"Aller à ma rencontre des gens..."

Père François Hemesdael, MEP, missionnaire au Cambodge

Aller à la rencontre des gens. Leur annoncer en actes et en paroles qu’ils sont aimés de Dieu. Leur donner Dieu. C’est pour cela que j’ai quitté la France. Et c’est pour cela qu’avant toute autre chose, j’étudie la langue. Apprendre le khmer... depuis une année, tous les jours, je ne fais que cela, cinq, six, sept heures par jour. Quelle épreuve ! Quelle ascèse ! Quelle souffrance parfois... Je dois bien avouer qu’il y a des moments de découragement, de raz le bol, de doute, d’angoisse surtout : y arriverai-je un jour ? Mais quand j’arrive à exprimer ce que je pense, et quand mes interlocuteurs me comprennent, lorsque je comprends une émission radio, un discours (fleuve) du Premier Ministre, quand je constate que les Chrétiens comprennent mon homélie... quelle joie ! Quel encouragement ! Surtout, le khmer me permet de rentrer davantage dans la culture et la mentalité du pays, de comprendre ses habitants, de comprendre leurs traditions, leur mentalité. C’est tellement fascinant de pénétrer en profondeur dans le mystère de l’autre ! Alors je travaille encore plus : étude de la littérature, lecture des contes et des légendes, écoute des infos, émissions télévisées, mais aussi célébrations avec les paroissiens, catéchisme avec les enfants, accompagnement du catéchuménat des adultes, je participe aussi aux fêtes bouddhiques du village dès que j’en ai l’occasion, je visite les autres paroisses du diocèse, j’emmène jeunes et vieux en pèlerinage à Angkor Vat, retraite en silence au centre spirituel d’un confrère Mep... je suis sur tous les fronts. J’ai aussi lancé un petit programme d’activités au centre de jeunes où je loge : découverte de témoins, lecture de vies de saints, topos sur l’Eucharistie, la prière, la souffrance ; et je me lance peu à peu dans la traduction. Bref, j’ai des projets plein la tête. Je pense aussi organiser un centre de vacances pour les jeunes du village en lien avec des guides françaises... belle occasion d’échange, de partage, de joie, de mission mais aussi à chaque fois bon exercice de traduction pour moi ! Des projets, des idées, oui, ici, il y a tout à faire, l’évangélisation ne fait que commencer. Même si nous avons beaucoup à apprendre des khmers, il est vrai que parfois la société cambodgienne est violente et sans espérance, chacun ne semble vivre que pour l’argent... Le pays connaît une croissance exponentielle, mais qui ne profite bien souvent qu’aux plus riches. La démocratie n’en est encore qu’à ses débuts, et, même si l’on peut noter des progrès notables, les droits de l’homme sont bien souvent bafoués... Dans ces conditions, comment faire pour que l’Evangile du Christ soit entendu ? Comment faire pour offrir un avenir valable aux jeunes, pour qu’ils sachent prendre leur vie en mains, pour qu’ils puissent prendre leur place en toute liberté dans l’Eglise, et recevoir une véritable formation chrétienne, comment faire pour réduire la pauvreté, pour être attentifs aux plus faibles, aux vieux, aux handicapés ? Sur tout cela, j’ai bien sûr des idées, mais il me faut d’abord comprendre davantage, savoir, apprendre pour mieux annoncer l’Evangile aux khmers, pour mieux les aider, pour mieux les aimer... il y a tant à découvrir, jamais je n’aurai assez de temps !

Phat...
Jeune femme de 38 ans, c’est une récente convertie. Il y a quelques années, elle fut hospitalisée à la suite d’une grave maladie. Ayant entendu parler que l’Eglise aidait les pauvres et les malades, elle demanda de l’aide. L’Eglise la prit en charge, et l’aida à recouvrir toutes les dépenses liées à sa santé (très souvent un problème comme celui-ci peut facilement entraîner la ruine complète de la famille tout entière, étant donné qu’il n’y a aucun système d’assurance). Puis Phat commença à se poser des questions : “Comment se fait-il que les chrétiens aident les pauvres sans exiger de contrepartie ?”. En même temps, en tant que bouddhiste, Phat avait très peur de mourir, n’ayant pas, selon elle, acquis assez de mérites pour espérer renaître dans une vie meilleure, et n’ayant pas suffisamment d’argent pour pouvoir le faire en faisant des donations à la pagode.
A la suite de cette expérience, Phat demanda après trois ans de catéchuménat à recevoir le baptême. Elle est maintenant catéchiste et responsable de la communauté où je me rends chaque week-end. Le Christ l’a pleinement libérée, elle n’a plus peur, ni de la mort, ni des esprits, ni des autres. Attentive à tous, elle m’impressionne par sa passion lorsqu’elle enseigne le caté, son énergie inépuisable (un week-end avec elle me laisse sur les genoux), sa créativité (c’est elle qui a lancé un élevage de poulets, une crèche pour les petits, et une plantation de succulentes mangues autour de l’église) ! A vrai dire, c’est elle le pasteur véritable...
A son tour, Phat nous parle de Pireun, 18 ans.

J’ai connu Pireun avant qu’elle ne connaisse l’Eglise. C’était une jeune fille impatiente et insolente, se mettant facilement en colère, fière, méprisante envers les pauvres. Elle se disputait très souvent avec sa jeune soeur. Elle était également arrogante et ne supportait pas que d’autres se montrent plus doués qu’elle. Elle me dit plus tard qu’elle ne savait pas ce que c’était, l’amour. L’amour, on n’en parle jamais, ni à la maison, ni dans la pagode, ni à l’école.
Bien qu’elle prenait les chrétiens pour des “fous”, un jour, Chanty, un de ses amis du village, l’a invitée à venir à l’Eglise, “ne serait-ce que pour apprendre l’anglais”. Là, elle eut l’occasion d’entendre parler du Christ, d’assister à l’Eucharistie, de se faire déranger par la Parole de Dieu. Séduite par l’ambiance fraternelle qui y régnait, Pireun décide de suivre le catéchuménat, pour en savoir plus, juste par curiosité. Pireun a été baptisée cette année. C’est désormais une jeune fille bien dans sa peau, se sachant aimée, très à l’aise avec les autres, n’hésitant pas à prendre des initiatives de toute sorte pour faire grandir l’Eglise. Elle qui méprisait les pauvres, elle est maintenant la secrétaire très active du comité de Charité. Elle est un modèle pour tous les chrétiens, à commencer par moi...

Ainsi, il est vrai qu’apprendre le khmer est quelquefois fastidieux, j’ai aussi à m’adapter au climat (il fait actuellement 35 degrès), à la nourriture (j’aime le riz, mais il ne faut pas exagérer), aux différences de culture et de mentalité (et non, les khmers ne sont pas parfaits), et j’avoue également que le confort de la maison familiale me manque parfois... mais grâce à ces témoignages de vie, je sais aussi qu’un jour, et peut-être déjà aujourd’hui, j’aiderai certaines personnes à connaître le Christ, à être libres, et à recevoir une nouvelle vie. Oui, je sais qu’un jour la moisson sera abondante. Phat, Pireun, Sat, Chanty, et tous les autres, vous donnez un sens à ma présence, ici au Cambodge, et grâce à vous, je suis comblé de joie. Merci