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Homélie de son Eminence le Cardinal Vingt-trois à l’occasion des ordinations diaconales MEP du 22 septembre 2012

23 septembre 2012

Frères et sœurs nous poursuivons la lecture de l’Evangile de St Marc, et ce Dimanche nous arrivons à la deuxième annonce de la passion du Seigneur ; et l’Evangile souligne que les disciples ne comprenaient pas ses paroles et qu’ils avaient peur de l’interroger...

Qu’y avait-il donc de si extraordinaire qu’ils ne puissent pas comprendre ; quelle criante les habitait pour qu’ils ne puissent pas poser de questions à Jésus ? Pierre au nom de tous a déclaré « tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant », et aussitôt après, quand Jésus lui a annoncé qu’il prenait le chemin de Jérusalem, il s’est mis au travers de sa route. C’était le signe que le chemin ouvert devant le Messie, le chemin à travers lequel il allait manifester sa véritable identité de Fils de Dieu, était incompréhensible pour ceux qui l’entourait. Ils n’étaient pas sans attentes et sans idées sur ce que devait être le Messie, mais l’image qu’ils s’en étaient faits était celle d’un Messie glorieux et triomphant, pas celle d’un serviteur souffrant.


Vous qui êtes venus aujourd’hui participer à cette ordination, soit parce que vous êtes un ami des MEP, soit parce que vous connaissez l’un ou l’autre des ordinants, peut-être avez-vous, vous aussi, quelque chose que vous ne comprenez pas. Vous avez connu ces hommes dans leur enfance, dans leur jeunesse ; vous avez découvert leurs talents, leurs qualités, leurs capacités humaines, et vous pouviez imaginer, bien sûr, comme eux- mêmes pouvaient imaginer, qu’ils pourraient prendre leur place dans ce que nous appelons de manière vraiment pas très jolie l’ « échelle sociale » ; qu’ils pourraient monter un peu quelques degrés, pour se rapprocher du sommet ; peut-être pas jusqu’en haut, parce qu’arrivés jusqu’en haut de l’échelle, quelques fois on bascule…alors il vaut mieux rester en deçà du sommet, mais enfin avant d’atteindre le sommet, on peut monter un peu quand même, progresser un peu dans l’échelle sociale. Et il n’y a pas de honte, ni de scrupules à avoir de désirer réussir son existence, de désirer contribuer, par notre activité, nos travaux, au bien-être de nos contemporains, et si possible en plus au nôtre. Et ce programme, même s’il était virtuel, plus ou moins caressé, pendant un certain nombre d’années, le voilà qui s’arrête là, dans cette cathédrale, dans une démarche complétement incompréhensible. Ils ne veulent pas monter dans l’échelle. Et non seulement ils ne veulent pas monter dans l’échelle, mais ils veulent se mettre au service des autres. Et ils choisissent pour ce faire un chemin défini par la pauvreté, la chasteté et l’obéissance. Tout ce que tout le monde abhorre. Personne n’a envie d’être pauvre, personne n’a envie d’obéir et personne n’a envie d’être chaste.


Alors si vous ne comprenez pas, ne soyez pas surpris, ne soyez pas scandalisés, pas horrifiés, les apôtres n’ont pas compris pourquoi Jésus pour sauver le monde, au lieu de mobiliser les forces combattantes disponibles pour chasser les Romains, prenait le chemin de Jérusalem, pour donner sa vie comme le dernier des bandits. S’engager vers le sacerdoce, par ce premier pas du sacrement de l‘ordre qu’est le diaconat, c’est s’engager à devenir un serviteur parmi les serviteurs. Et pour imaginer, ou pour représenter, ou pour illustrer quelle est la véritable place du serviteur, Jésus a pris l’exemple des enfants qui étaient autour d’eux. Remarquez bien qu’il n’a pas condamné leur ambition, il ne leur a pas dit « c’est mauvais de vouloir être le premier », mais il a changé le contenu. Jésus ne nous demande pas de renoncer à progresser dans notre vie, il ne nous demande pas de renoncer à désirer être heureux, il ne nous demande pas de renoncer à désirer faire quelque chose de grand… mais il nous explique que le bonheur, la grandeur, c’est l’inverse de ce qu’on croit. Donc, en vous appelant au diaconat, vous n’êtes pas appelés à renoncer au désir d’être le premier, mais vous êtes appelés à reconnaitre que le premier est le dernier, et que vous devez cheminer, au long de votre vie, vers cette dernière place qui sera la première.


Vous savez, beaucoup de gens savent, que l’un des objectifs, l’un des leitmotivs du père de Foucauld à partir du moment de sa conversion, a été de trouver cette dernière place, parce qu’il pensait, à juste titre, que c’était celle où il serait le plus proche de Jésus. Il l’a cherché à Nazareth, dans la cabane que lui avaient prêté les Clarisses, puis il l’a cherché à Tamanrasset. Tous, nous sommes invités à chercher cette dernière place, et donc, la réponse que vous avez faite en vous avançant pour le diaconat n’est pas un renoncement à l’ambition de réussir votre vie ; c’est un choix de reconnaitre que la réussite de votre vie n’est pas le sommet de l’échelle sociale.


Comment peut-on comprendre encore, à l’heure où tout le monde nous explique que la mission de l’Eglise en France est compromise par la pénurie de prêtres, que les diocèses dont vous êtes issus ou auxquels vous êtes rattachés, comme beaucoup de diocèses français, vivent avec difficulté, l’épreuve de la réduction du presbyterium, comment comprendre que vous engagiez votre vie pour aller annoncer l’Evangile à l’autre bout du monde ? Comme si le bout du monde n’était pas au coin de la rue ? Et comme si dans le diocèse de Rouen, du Havre, de Versailles, de Fréjus, de Pontoise, il n’y avait pas assez d’asiatiques pour satisfaire votre désir d’annoncer l’Evangile aux peuples d’Asie ! Quel besoin avez-vous d’y aller ?! Vous pourriez faire ça chez nous tranquillement ! Et comme ça ne prendrait pas tout votre temps, vous pourriez faire en plus des choses utiles pour votre Eglise française, ce serait encore plus beau !
Comment comprendre ce choix, cet appel, et surtout comment comprendre la logique qui a présidé depuis les temps de la fondation de la Société des Missions étrangères, et l’engagement que ses prêtres ont pris, d’être pour toujours au service de l’Evangile dans ces pays lointains, et principalement en Asie. Même si ’ils ont très tôt compris qu’il fallait susciter un clergé local qui prendrait la relève et qui parlerait le « chrétien » dans les langues du pays. Mais avant qu’on arrive à ce beau résultat, que d’années il fallait passer, que de dizaines d’années, que de siècles ! Que de martyrs il a fallu pour que progresse peu à peu, non seulement une Eglise des étrangers, mais une Église autochtone, dans sa culture. Vous me permettrez, puisque nous avons la chance de célébrer cette ordination avec Mgr. Ramousse, de le saluer, et à travers lui, de saluer cette Eglise du Cambodge qui a tant souffert.


Mais je ne voudrais pas seulement faire du départ de ces hommes un emblème particulier aux MEP. Ce qu’ils manifestent à travers leur engagement dans la société des Missions étrangères ; et ce que la société des Missions étrangères met en évidence dans notre Eglise, c’est la logique interne du christianisme, c’est à dire qu’il n’y a pas d’Eglise quand on se referme sur soi-même. La seule raison d’être de l’Église, c’est la mission que le Christ lui a confié d’annoncer l’Evangile à toutes les nations. Ce qui justifie son existence, et ce qui lui donne son dynamisme et son sens, ça n’est pas d’enterrer les talents qu’elle a reçu pour les restituer indemnes à la fin des Temps, et se voir condamnée par le maître. C’est au contraire d’investir ces talents de les répandre, de les offrir, de les faire fructifier, en prenant le risque évidemment- il y a toujours du risque dans la spéculation-, en prenant le risque d’échouer, et c’est un risque qui n’est pas marginal quand l’échec c’est la mort.


Mais il faut quand même savoir si nous sommes envoyés par le Christ pour tous les hommes ou si Jésus a fait une petite affaire pour la France. Ça n’est pas exactement la même chose. Les Eglises d’où viennent ces hommes ne pâtiront pas de leurs départs. Au contraire, elles en seront vivifiées, pour autant évidement que quelques liens subsistent et qu’elles participent de quelque façon à leur mission. Elles en seront vivifiées parce que leur départ élargit l’horizon de notre Eglise ; ils mettent en œuvre concrètement sa dimension universelle, il font vraiment apparaitre ce que veut dire « être une Eglise catholique ».


Alors frères et sœurs, je vous invite à rendre grâce pour les fruits que leurs ministère va porter soit dans les pays ou ils seront envoyés, soit dans les pays d’où ils sortent et que vous connaissez déjà, puisque vous en êtes. Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement. Si vous entrez dans ce dynamisme de la miséricorde et de la générosité de Dieu, nul doute qu’il répondra par un surcroît de générosité à l’égard de notre Eglise en France.
Frères et sœurs, je vous invite à prier pour ces hommes, pour les Eglises auxquelles ils vont être envoyés, et pour les Eglises d’où ils sortent.


Amen.
 

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