Aller à la page d'accueil. | Aller au contenu. | Aller à la navigation |

 
 
Document Actions

HOMELIE POUR LA FÊTE DE L’EPIPHANIE

22 janvier 2013

Homélie prononcée le dimanche 6 janvier 2013, à la chapelle des Missions Etrangères de Paris.

Chers Pères,
Chers frères et sœurs dans le Christ,

1. Cet évangile de la fête de l'Épiphanie éclaire pour nous, non seulement le début d'une année nouvelle, mais toute l'activité missionnaire de l'Eglise. Il est vraiment l'Evangile de la mission. Quand Saint Matthieu rédige son Evangile, il a sous les yeux cette évangélisation des païens qui sont allés vers le Christ, qui ont accueilli l'Esprit Saint et qui ont découvert en Jésus la vraie lumière qui éclaire le monde. On peut dire que cet Evangile des mages, de ces savants païens, qui n'appartiennent pas au peuple de la promesse et qui viennent jusqu'à Bethléem s'agenouiller devant l'enfant, est la parabole anticipatrice de la mission de l'Eglise auprès de tous les peuples. Avec eux se réalise l’événement eschatologique, annoncé par le prophète Isaïe : « Les trésors d’au-delà des mers afflueront vers toi avec les richesses des nations. Des foules de chameaux t’envahiront, des dromadaires de Madiane et d’Epha. Tous les gens de Saba viendront, apportant l’or et l’encens et proclamant les louanges du Seigneur » (60, 5-6). Alors, nous pouvons nous demander : que nous dit aujourd’hui cette parabole ? Sur quels points peut-elle être éclairante pour notre propre tâche d'évangélisation ?

2. Elle nous invite tout d'abord à vivre l'évangélisation dans une profonde attitude de confiance, non pas parce que tout serait facile ou que le succès serait assuré, mais parce que Dieu est là, présent, agissant. En effet, la vraie confiance en régime chrétien n'est pas l'optimisme mais la foi en Dieu. Le fondement de la confiance ne se trouve pas en nous, dans nos capacités, dans nos forces, dans nos plans de campagne, dans nos méthodes apostoliques, dans nos stratégies de communication si performantes soient-elles, mais dans la présence du Seigneur, dans la puissance de son Esprit et l'efficacité de son action.

Regardez les mages à la crèche. Il n'y a eu ni publicité, ni activité missionnaire, ni campagne d'opinion; il y a eu un astre, une lumière qui vient de Dieu, qui a mis les mages en route, une lumière qui les a intrigués, interpelés, attirés, sans trop savoir où cela les mènerait. C'est l'image de l'Esprit Saint, qui touche les cœurs, éclaire, donne soif, met en recherche. Combien de fois devant un catéchumène qui se présente pour le baptême, un chrétien qui demande la confirmation et se remet en route sur le chemin de la foi, n'avons-nous pas constaté cette action prévenante de Dieu ? Il est celui qui nous précède, qui nous accompagne. En rigueur de terme, nous ne convertissons pas, nous ne transmettons pas la foi, nous proposons l'Evangile, nous proposons la foi de l'Eglise, nous témoignons de notre foi, mais c'est Dieu seul qui convertit les cœurs, c'est l'Esprit Saint seul qui fait jaillir et grandir la foi. Saint Paul, d’ailleurs, dira que si sa parole d'apôtre a porté du fruit, a montré sa puissance à toucher les cœurs, ce n'est pas seulement par ses capacités humaines d'apôtre, mais c'est parce que, en lui, un autre parlait. A travers ses paroles humaines retentissait la puissance de l'Evangile. Certes, le vase est d’argile, mais il contient le trésor de la Parole de Dieu. Oui, Dieu est au cœur du monde. Si le monde semble s'être éloigné de Dieu, Celui-ci ne l’a ni déserté ni abandonné. Il est là, il agit. Il nous dit. "N’ayez pas peur. Je suis là." Il nous invite à la confiance.

3. Mais, ce texte nous appelle aussi au témoignage. Vous remarquerez que l'astre ne conduit pas directement à Bethléem. Il conduit à la rencontre avec le Peuple de la Promesse, le peuple qui possède les Ecritures, le peuple qui dira : c'est à Bethléem qu’il faut aller. La réponse des grands prêtres et des scribes combine deux citations, une du prophète Michée sur Bethléem et le clan de Juda et l’autre du livre de Samuel sur le Roi-pasteur. Le drame c’est que les responsables de ce peuple (Hérode et les Grands prêtres) refuseront d’aller à Bethléem, d’adorer l’enfant qui naît et de croire en lui. Au contraire, ils décideront sa mort. Le drame de la passion est en filigrane dans l'évangile de la naissance de Jésus et le vieillard Siméon le dira explicitement à Marie.

Si Dieu est à l'œuvre dans le cœur de tout homme, s'il met en route et s'il accompagne, il a pourtant besoin de médiations humaines pour se révéler. C'est toute la dimension d'incarnation qui est au cœur même de notre foi : médiation par un peuple, médiation par l'humanité de Jésus, médiation par l'Eglise pour conduire au Christ. Dieu a besoin des hommes. C'est là un des points de clivage les plus forts avec toutes les spiritualités du New Age. Le Christ se donne aujourd'hui un corps dans un monde pour se révéler, se faire connaître, révéler le vrai visage de Dieu, communiquer le vrai salut qui est vie pour l'homme. Oui, Dieu a besoin de nous. Les catéchumènes, les néophytes dont je parlais tout à l'heure nous le rappellent bien. Ils nous disent qu’ils ont toujours rencontré sur leur route un chrétien, une chrétienne, un prêtre, une religieuse, un(e) laïc(que) dont la rencontre a été décisive, a permis de les mettre en relation avec l'Evangile, avec l'Eglise. La communauté chrétienne n’a pas été pour eux un écran mais bien ce lieu où ils ont rencontré et reconnu le Christ. Vous avez remarqué d’ailleurs que pour les mages, après la rencontre avec le peuple qui porte les Ecritures, la lumière brille à nouveau. Personne ne peut aller au Christ sans passer par l’Eglise. Comme disait Saint Cyprien : « Personne n’a Dieu pour Père s’il n’a l’Eglise pour mère ». La médiation de l'Eglise est une médiation de service, d'acheminement, de décentrement par rapport à soi. Cette médiation est humble (comme Jean-Baptiste, l'Eglise ne se prend pas pour le Christ, ne s'identifie pas totalement à lui) mais elle est nécessaire. Dieu a besoin de nous.

4. Mais une question se pose aujourd’hui avec acuité : comment évangéliser ? Comment témoigner ? On ne peut témoigner que comme le Christ, que comme le Christ lui-même a témoigné du Père. Et il y a une logique qui va de cet enfant qui naît, dépendant de ses parents et des hommes qui l'accueillent, à cet homme qui s'est livré aux mains des hommes et s'est fait clouer sur une croix. Le visage de Dieu qui est ainsi révélé est celui de l'amour désarmé, de l'amour offert, donné librement, gratuitement, de l'amour qui va jusqu'au bout, de l'amour qui ne s'impose pas, qui ne se défend pas mais qui se fait service, offrande, sacrifice.

Je pensais à ce que m'écrivait l'évêque de Nouakchott à partir d'une demande qu'il avait eue de musulmans mauritaniens qui souhaitaient qu'une relève de sœurs puisse être assurée. Ces mauritaniens disaient : "nous les avons appréciées, nous en avons besoin". Oui, il y a quelque chose de Dieu qui est révélé ainsi. Nous ne sommes pas là seulement en présence d’un préalable, d’une mise en condition, d’une pré-évangélisation. C'est déjà, même si cela ne va pas encore à son terme, une réelle évangélisation : une révélation, un dévoilement du vrai visage de Dieu et par là un appel à trouver nous aussi notre vrai visage, celui de fils et de filles de Dieu, celui de frères et de sœurs en Dieu. Oui, c'est à cet amour vécu au quotidien, humble, offert, désarmé, que cet évangile d'aujourd'hui nous appelle, nous aussi.

Puisse cette eucharistie de l'Epiphanie raviver en nous le goût de la mission. Que le Seigneur nous donne d’entrer jour après jour dans une véritable attitude de confiance, de témoignage, d'amour désarmé et de service. Amen.

† Jean-Pierre cardinal Ricard
Archevêque de Bordeaux

<< Go back to list