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Lettre de voeux de Georges Colomb, père supérieur des MEP

6 janvier 2014

Chers Confrères, parents et amis, comme chaque année, je viens vous rejoindre en ce début d'année 2014, non seulement pour satisfaire à un usage, mais de tout cœur pour souhaiter à chacun d'entre vous une très bonne année qui soit pour vous et vos familles le prolongement de cette fête de Noël que nous venons de vivre dans la paix et dans la joie des retrouvailles...

En fêtant Noël, nous célébrons la naissance de notre Seigneur, l'incarnation du verbe de Dieu. Notre humanité ne vit pas dans la solitude et l'abandon, l'amour de Dieu s'est penché sur elle, il est venu la toucher, la rejoindre. Il est en nous et compte sur nous pour ouvrir les yeux de ceux qui ne l'ont pas encore rencontré, pour mettre debout nos frères qui tombent sur le chemin, pour être fidèles à notre baptême et être ces messagers humbles et joyeux dont le monde a besoin.

L'année écoulée a été riche en évènements pour notre Eglise : année de la foi, départ du Pape Benoît qui nous donne un exemple de courage, d'audace et d'amour exigeant de l'Eglise, élection du Pape François dont le style, les prises de parole, les décisions viennent parfois nous surprendre mais qui invite chacun d'entre nous à donner le meilleur de lui-même et à sortir de ses cercles habituels pour aller à la rencontre de ceux que nous ne fréquentons pas facilement. Les JMJ au Brésil ont été un succès comme c'était prévisible, elles ont montré au monde l'éternelle jeunesse de notre Eglise.

Aux MEP, cette année a vu partir plus d'une dizaine de confrères qui après de nombreuses années de vie missionnaire ont pu chanter le cantique de Syméon. Si la séparation nous attriste nous nous réjouissons de la mission qu’ils ont accomplie. Une grande joie nous a aussi été donnée par l’ordination en juin de sept de nos aspirants : deux diacres, Julien et Ludovic, destinés l'un au groupe Inde et l'autre au groupe Thaïlande pour la Birmanie, et cinq prêtres, Joseph et Nicolas pour le groupe Chine, Antoine et Camille pour le groupe Thaïlande, Pierre pour le groupe Corée. Nous comptons deux nouveaux séminaristes en première année et trois jeunes au foyer vocationnel Saint-Théophane Vénard. Il faudrait bien sûr beaucoup plus de jeunes en formation que les 22 jeunes compatriotes qui sont envoyés dans différents séminaires, mais sachons rendre grâce à Dieu de ces cadeaux du ciel qui se préparent sérieusement à donner leur vie pour la mission dans notre Eglise. L’année 2012-2013 a donné lieu à des célébrations et à une exposition sur les chrétiens du toit du monde (Marches tibétaines en Chine, Arunachal Pradesh et Sikkim en Inde). En 2014 nous fêterons le 30ème anniversaire de la canonisation des martyrs de Corée. Une exposition est prévue à partir de mai prochain ainsi qu’une célébration. Une table ronde portant sur le rôle des laïcs dans l’annonce de l’évangile rassemblera théologiens et historiens pendant la semaine missionnaire en octobre.

L’actualité de ces dernières semaines nous amène aux Philippines, où le typhon Haiyan a semé la mort avec l’intensité que l’on sait, mais, dans ce grand pays catholique d’Asie, les Philippins nous donnent des leçons. Certes, la catastrophe aurait sans doute été moins meurtrière si le pays n’était pas aussi corrompu, si l’environnement y était mieux respecté et si l’urbanisation y était mieux menée, mais ce qui me frappe est la foi témoignée par les Philippins : «On prie pour les vivants et les familles des disparus. (…) On ne comprend pas le pourquoi, mais on reste assurés de la bonté de Dieu et de sa toute puissance», témoignait un Philippin cité par un site d’information en ligne. En octobre, le jeune cardinal Tagle, à Manille, avait organisé une grande conférence sur «la nouvelle évangélisation». «Dans ce monde sans repères qui est notre monde aujourd’hui mais qui demeure celui que Dieu nous a confié, des opportunités pour l’évangélisation existent et s’ouvrent à nous. Le défi qui est le nôtre est de ne pas s’arrêter aux ténèbres d’aujourd’hui mais de saisir les possibilités qui s’offrent à la mission», déclarait-il devant 6 000 délégués de son diocèse et de l’étranger.

Ailleurs, les situations varient considérablement d’un pays à l’autre mais force est de constater que les communautés chrétiennes souvent, ou plus généralement les communautés religieuses minoritaires, souffrent lorsque les forces politiques en place voient un avantage à utiliser la religion pour mobiliser leurs électeurs ou peser sur la société. Ce fut le cas au Pakistan le 22 septembre dernier où le gravissime attentat contre la All Saints Church à Peshawar illustre le sort dramatique des chrétiens, assimilés à un Occident supposé chrétien, dans ce pays menacé par un extrémisme toujours plus grand. Mais ce fut le cas en Birmanie où des extrémistes bouddhistes veulent croire à la menace que ferait peser sur eux une communauté musulmane jugée en expansion. D’une certaine manière, en Malaisie, l’interdiction de l’usage du mot ‘Allah’ pour dire Dieu en malais dans le journal catholique «The Herald» ressort de la même logique. Le parti au pouvoir se présente comme le défenseur de l’identité malaise – et donc musulmane – du pays. Mais c’est encore le cas en Inde où la chronique des heurts interreligieux s’accélère très nettement à l’approche des échéances électorales – comme ce fut le cas cette année et le sera sans doute jusqu’aux élections législatives de la mi-2014.

Face à ces tentatives d’instrumentalisation, les religions ne restent pas sans réagir. Même là où les chrétiens sont minoritaires et ne jouissent pas forcément de la liberté d’expression, ils font entendre leur voix. Je pense au Vietnam où le régime paraît bloqué par rapport à certaines évolutions et demandes de la société civile mais où l’on voit les catholiques, plus souvent qu’à leur tour, trouver le courage de s’exprimer : cela peut être les évêques à travers des lettres communes et des rapports courageux ou bien les laïcs, de jeunes blogueurs notamment qui payent parfois de leur liberté l’audace de leur plume. En Chine enfin, les évêques sont malheureusement muselés par un régime incapable, pour l’heure, de percevoir les responsables religieux autrement que comme des auxiliaires. Le cas de l’évêque de Shanghai, Mgr Ma Daquin, empêché depuis son ordination épiscopale d’exercer son ministère, est à cet égard exemplaire, mais la soif spirituelle exprimée par une part croissante de la population chinoise trouve à s’étancher auprès des communautés chrétiennes, qui sont bien vivantes.

La récente assemblée générale que le Conseil œcuménique des Eglises vient de tenir à Busan, en Corée, illustre enfin, si cela était nécessaire, l’émergence de grandes Eglises en Asie. En Corée, où les protestants sont un peu moins de 20 % de la population (mais croissent désormais moins vite que les 10 % de catholiques), les Eglises chrétiennes font partie du paysage. Depuis la démocratisation des institutions politiques, tous les présidents, y compris l’actuelle présidente, Mme Park, ont été ou sont des chrétiens (plus ou moins pratiquant certes !).

Puisque la mission est notre préoccupation, puisque nous avons réfléchi au cours de cette année à la nouvelle évangélisation à la suite du synode d'octobre 2012, je voudrais vous livrer dans cette lettre quelques réflexions sur différents aspects de la vie missionnaire MEP comme il est juste de le faire entre frères habités par le même souci. De nouveau je vous dis tous mes vœux de bonne santé, de joies familiales et de réussites professionnelles ou dans vos études pour 2014 !


Les 99 brebis

«Il y a en Asie 3% de catholiques et 97% de gens qui ne le sont pas». Combien de fois ai-je donné cette réponse à des amis qui m'interrogeaient sur la pertinence de la vie missionnaire en Chine ou ailleurs en Asie ? Et comment après cela, douter de l’avenir de notre mission… ». Pensons à la parabole de l’Evangile : «Et le bon berger quitta les 99 brebis pour aller à la recherche de l’unique brebis égarée». Le problème c’est que l’Eglise trop souvent ne se préoccupe que du troupeau rassemblé dans les églises et oublie les brebis perdues. En Asie, il nous faut partir à la recherche des 97 autres brebis comme le berger de la parabole de l'Evangile mais dans une proportion scandaleusement inverse !
Aussi, lorsque nous nous interrogeons sur l’avenir des MEP, si quelqu’un ne ressentait pas d’inquiétude pour ces 97%, cela me poserait question dans une société missionnaire comme la nôtre qui envoie en mission ad vitam, ad extra, ad gentes !


Interrogations sur l'Eglise en Asie

Je garde en moi un merveilleux souvenir de l’accueil que je reçois lors de mes visites en Asie que ce soit dans des paroisses ou dans diverses communautés chrétiennes et jusque dans les petits villages où je suis reçu avec tambours et trompettes. Je suis rempli d'admiration pour l’histoire douloureuse et la fidélité des chrétiens dans de nombreux pays. Mais dans le même temps, je suis aussi fortement interpelé par une Eglise qui peut donner l'impression d'être peu préoccupée par ceux qui ne sont pas chrétiens et peut-être trop satisfaite de ses structures. La question des non-chrétiens ne semble pas toujours être prioritaire, elle vient rarement dans les conversations. Le visiteur étranger peut avoir l'impression d'être enfermé dans un club où tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Les programmes de construction de bâtiments prennent parfois des proportions énormes et peuvent laisser le visiteur perplexe par rapport au témoignage évangélique donné par certaines résidences. L'arrivée du Pape François et ses interrogations au sujet d'une Eglise plus pauvre, plus humble posent des questions à tous : comment répondre à cet appel à un certain dépouillement pour rejoindre ceux qui vivent hors de nos communautés ?

Les trois piliers de notre vocation MEP

Continuons notre réflexion en revenant sur ce qui me semble être les trois piliers de la vocation de notre Société. Nous avons été fondés en 1658 et appelés par le Saint-Siège :
1- avec le mandat missionnaire : «Allez de toutes les nations, faites des disciples et baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit»,
2- avec pour tâche d’édifier des Eglises locales,
3- avec un souci particulier pour la formation du clergé.

Premier pilier : le mandat missionnaire. Cette mission se passe de commentaires : 97 brebis qui ne sont pas de cet enclos (Jn 15). Il faudrait être vraiment aveugle ou avoir trahi sa vocation missionnaire pour ne pas porter en soi une inquiétude missionnaire et tout faire pour sortir du confort et des murailles de nos forteresses catholiques car, plus nous sommes minoritaires, plus il semble, malheureusement, que ces murailles soient épaisses et inexpugnables. On se plaît beaucoup dans certains lieux en Asie à organiser des fêtes qui ont vite fait de manger tout notre temps et nous maintiennent dans le cocon catholique. C’est malheureusement ce que vivent trop souvent les prêtres et religieuses qui passent beaucoup de temps à inventer des jubilés, des réjouissances où l’on ne croise pas beaucoup de laïcs chrétiens et encore moins de non-chrétiens… En France, nous jubilons moins, mais c'est la "réunionite" entre prêtres et religieuses qui nous procure bonne conscience en nous donnant l'illusion de l'action !

Pour ce qui concerne le deuxième pilier, l’édification des églises locales, on constate que, dans la grande majorité des pays d’Asie, les Eglises sont maintenant fondées, autonomes et avec un clergé abondant. Le Cambodge fait exception et il occupe dans la Société des Missions Etrangères une place particulière car il est en quelque sorte le dernier lieu où les pères MEP vivent ce qui a été leur lot jusqu'à l'érection des hiérarchies locales, approximativement jusqu'à la deuxième guerre mondiale : à savoir l’édification d’une Eglise sous la houlette, pour le moment, d’un vicaire et d'un préfet apostoliques MEP qui peuvent insuffler à cette Eglise le zèle propre à leur vocation missionnaire et il est évident que Mgr Olivier et Mgr Antonysamy le font à merveille. Là, au Cambodge, les MEP sont un peu comme des poissons dans l’eau en perpétuant le savoir-faire MEP.
Cependant, même si nous rendons grâce pour ce que les confrères vivent là-bas, le Cambodge ne peut être l’unique point de référence de la Société. Il est une réalité parmi d’autres dans la complexité asiatique et d’autres défis nous attendent, que nous devons relever.
Certains prétendent en effet que puisque les Eglises locales sont fondées, les MEP doivent fermer boutique. A mon humble avis, ils se trompent car ils ne prennent pas en considération les deux autres piliers de notre raison d'être. Certes, il est vrai que dans certains pays le clergé n'a plus besoin de nous et que nous ne devons pas prendre le travail des prêtres locaux, à savoir faire tourner les paroisses, enseigner dans les séminaires… Même si nous pensons que notre présence peut ouvrir l'Eglise du pays à une vision plus large, que le missionnaire étranger est un signe de l'universalité de l'Eglise, on ne fait pas boire un âne qui n'a pas soif. Les Eglises locales n’ont pas besoin d’une leçon française, de même qu’en France, malheureusement, nous n’acceptons pas d’être dérangés dans nos habitudes par des prêtres venus d’ailleurs… c’est l’éternelle étroitesse de vue qui gangrène chaque Eglise locale !
Dans le même registre, je suis profondément choqué par ceux qui pensent que nous donnons de l’argent aux Eglises locales avec l’idée de garder une position, une influence… La vraie question est celle-ci : n'y a-t-il pas un risque de corrompre une Eglise qui aurait sûrement besoin de consentir à vivre l’authenticité d’un témoignage chrétien avec plus de simplicité… ? Nous ne pouvons pas nous contenter de donner simplement de l’argent sans nous demander si cela est bon pour l’Eglise, bon non seulement pour construire des structures mais bon pour être fidèle à l’Evangile. Pour autant, nous ne pouvons pas non plus renoncer à notre responsabilité d’aider matériellement les Eglises locales qui sont dans le besoin. Là encore, le Pape François nous pose une question redoutable qui interpelle notre réflexion et notre discernement.

Enfin si nous considérons le troisième pilier, la formation du clergé, il est évident que de nombreuses églises locales ont besoin de former des prêtres, des religieuses, des catéchistes. Je pense particulièrement au Laos, à la Birmanie, à la Chine, au Cambodge… Cela est vraiment nécessaire pour des Eglises que l’histoire récente a enfermées sur elles- mêmes. Je rends grâce à Dieu pour les nombreux prêtres asiatiques qui étudient en France en lien avec les MEP et je suis reconnaissant à mes prédécesseurs d’avoir pris l’initiative de mettre en œuvre ce programme de formation.

Eglises locales et mandat pontifical

Que ce soit en France ou en Asie, nous pouvons remarquer que l'Eglise diocésaine est trop souvent repliée sur elle-même, sur ses structures, ses institutions, ses baptisés, sur certains mouvements dans lesquels on fait la louange du temps passé. Ce n’est pas pour rien que le Pape François ne cesse d’appeler l’Eglise à sortir d’elle-même, à ne pas se regarder uniquement elle-même et à vaincre la lèpre de la mondanité spirituelle qui est le propre des institutions qui sentent le renfermé. Si, comme le faisait remarquer un confrère lors d'un dernier conseil plénier, nos jeunes en formation sont issus de milieux sociaux relativement aisés, c'est que les vocations en France naissent d'une manière générale dans les milieux bourgeois, aristocratiques. Il n’y a donc pas à s’étonner que de nombreuses jeunes qui nous rejoignent viennent de ce milieu social (remarquons d’ailleurs que parmi les fondateurs de notre institut au XVIIème siècle et dans le milieu qui fréquentait la compagnie du Saint-Sacrement, les nobles étaient nombreux !). La bonne réaction ne consiste donc pas à chanter "Les aristocrates à la lanterne !", mais à s'interroger sur les raisons de la raréfaction des vocations provenant d'autres milieux. Peut-on parler d'échec de la pastorale en milieu ouvrier conduite au cours des décennies récentes ? La tâche qui incombe à notre Eglise en France n'est-elle pas de s'interroger pour savoir ce que nous pourrions faire afin de rejoindre les milieux populaires et tous les secteurs de la société qui ont déserté l’Eglise ?

Cependant, même s’il est bon que le Pape appelle l’Eglise à sortir d’elle-même et même si le Concile a défini la nature de l’Eglise comme essentiellement missionnaire, nous ne pourrons pas empêcher que l’Eglise diocésaine s’occupe des chrétiens et de leur croissance spirituelle, qu'elle s’occupe de ses institutions… C'est aussi une bonne chose et c'est indispensable. Je crois qu’il est illusoire d’imaginer une Eglise qui ne serait que pure sortie d’elle-même. Il est bon cependant de veiller à ce qu’elle ne sombre pas dans l’autisme !

Dans l'Eglise il y a des diocèses mais l’Esprit a suscité une autre réalité : celle des missionnaires (religieux, ou en société de vie apostolique) qui sont de droit pontifical et qui par la spécificité même de leur charisme rappellent à l’Eglise sa nature missionnaire. Le mandat pontifical n’est pas seulement une réalité canonique pour des instituts missionnaires, c'est, je crois, plus profondément l’expression du fait que, pour être fidèle au mandat missionnaire, l’Eglise – à travers le Pape – a besoin d’une réalité qui ne se réduise pas aux diocèses – même si elle participe intimement de la mission du diocèse – mais qui la transcende pour avoir la liberté de se mouvoir aux périphéries. C’est le sens de l’expression utilisée naguère de "missionnaire apostolique". Sans le mandat pontifical, la liberté missionnaire serait-elle possible, pourrions-nous rejoindre les périphéries géographiques et existentielles ?

Relisons un peu l’histoire de notre Société des Missions Etrangères. Je dirais que tant que le charisme missionnaire et le charisme diocésain sont allés de pair avec des vicaires apostoliques et évêques MEP qui étaient en responsabilité, tout a été «relativement» facile. Nous avons souvent entendu nos confrères nous parler du changement que cela a été de ne plus dépendre d’un évêque MEP, non par racisme, mais peut-être parce que l’optique du charisme missionnaire se diluait dans le quotidien de l’institution diocésaine et paroissiale. Après le temps des broussards, c’était un peu le temps des curés de campagne et des gestionnaires d’œuvres. Je dis cela sans vouloir juger l’institution diocésaine mais il faut pourtant séparer – sans caricatures – charisme missionnaire et institution diocésaine. C’est peut-être d’ailleurs ce qui explique la réussite du Cambodge, pays dans lequel l'Eglise est vraiment missionnaire !
Le problème qu’il me semble percevoir dans un certain nombre de groupes MEP vient du fait que nous nous en remettons trop aux évêques pour la nomination des confrères. Nous les mettons souvent dans les bras d’une Eglise locale qui n’éprouve pas beaucoup d’inquiétude missionnaire pour ceux qui ne sont pas chrétiens, pour les minorités ethniques ! Ne faudrait-il pas parfois insister davantage sur le projet missionnaire MEP en lien avec la pastorale diocésaine ?
Pourquoi en sommes-nous arrivés ici ? Cela vient-il d’un complexe par rapport à notre histoire passée de missionnaires apostoliques, complexe anti-romain ? En fait nous sommes des prêtres séculiers, mais pas purement diocésains et c’est ce qui fait le sens d’appartenir à une société apostolique de droit pontifical.
Ne pas prendre sérieusement en considération notre statut d’institut de droit pontifical, c’est risquer d'oublier notre charisme missionnaire, la liberté qui y est associée pour rejoindre les périphéries. De plus, la plupart des confrères responsables des groupes missionnaires raisonnent toujours à l’égard des jeunes comme autrefois : «c’est l’évêque qui te donnera ta mission…». On ne voit pas comment il pourrait en être autrement d’ailleurs, sauf qu’autrefois, l’évêque était un MEP, un missionnaire !

La solution réside dans la réflexion sur un projet missionnaire du groupe MEP à présenter à l’évêque du diocèse auquel est envoyé le jeune confrère. Les Assemblées de 2004 et de 2010 ont fait le choix de l’audace missionnaire – le choix de la fidélité au mandat que le Successeur de Pierre nous a confié depuis 1658. C'est pourquoi certains confrères servent dans le cadre du presbyterium diocésain en assumant des responsabilités pastorales (curé, vicaire, aumônier) afin de contribuer à rendre missionnaires les paroisses et autres communautés alors que d'autres confrères sont en dehors de ce cadre, à la périphérie des communautés chrétiennes.

Retrouver une théologie de la mission

Y a-t-il une crise de la mission malgré Redemptoris missio ?

En France, la réduction de l'effectif du clergé diocésain appauvrit dans les diocèses ruraux la réalité sacerdotale en la réduisant à celle de curés de paroisses qui comptent parfois une quarantaine de lieux de culte là où jadis il y avait des curés, des vicaires, des prêtres enseignants, des aumôniers de patronage, des prêtres scientifiques, des prêtres ouvriers… qui rejoignaient les périphéries par la diversité de leur sacerdoce. Or même si la mission première des laïcs est d’être aux périphéries, il n’en reste pas moins que la grâce du sacerdoce doit être offerte à ceux qui les habitent. Mais comment un ou deux prêtres ayant la charge d'une communauté dispersée sur un rayon de 70 kilomètres et comptant une quarantaine d'églises peuvent-ils être missionnaires si dans 75% de ces lieux de culte correspondant à d'anciennes paroisses, la communauté chrétienne est rassemblée quelques fois seulement dans l'année ? Quelle présence chrétienne lorsque les églises sont fermées la plupart du temps et quand seulement 5% des pratiquants prennent leur voiture pour participer à la messe au chef- lieu de canton ou au chef –lieu d'arrondissement ? Ne souffre-t-on pas d'un excès de cléricalisme ? La présence du prêtre est-elle nécessaire pour que la communauté se rassemble ? Pourquoi ne pas favoriser les rassemblements dominicaux pour des offices liturgiques (laudes, vêpres, autre forme de prière) sans la présence du prêtre lorsque celui-ci ne peut pas venir célébrer l'eucharistie ? L'Eglise locale est une communauté chrétienne mais c'est au départ une réalité humaine avec ses caractéristiques culturelles, ses coutumes, son histoire, sa mémoire, ses lieux. Il faut s'habituer aux villages de nos provinces, à leurs caractéristiques, comme le missionnaire étranger respecte les coutumes des minorités ethniques, des peuples auxquels il est envoyé. Si nous avions fait en mission ce qui se pratique aujourd'hui dans de nombreux diocèses ruraux en France, il n'y aurait pas de chrétiens dans les Marches tibétaines alors que de nos jours, dans les plus petits villages, les églises sont ouvertes chaque dimanche et en l'absence du prêtre, la louange de Dieu est assurée. L'Eglise, même si elle est petite, est une réalité vivante dans le tissu social rural.

Face à cette situation de pénurie de prêtres, certains évêques de France se demandent pourquoi nous ne restons pas dans nos diocèses, avec la question sous-jacente (peut-être pas explicitement formulée mais qui, néanmoins, crève les yeux) : «nous ne sommes plus au XIXème siècle, à quoi bon la mission ?» ; «la mission c’est ici, le romantisme missionnaire c’est terminé» ; « à quoi bon aller déranger ces braves hindous, bouddhistes ou musulmans qui sont en plus (et c’est vrai !) bien souvent plus religieux que nous ?».
Bien sûr, compris d’une certaine façon, «le prosélytisme est une grande bêtise » comme le dit le Pape François dans une interview à «La Reppublica». Bien sûr, depuis les conquistadores, les missionnaires ont voyagé sur les bateaux des colons et cela ne fut pas sans ambigüités politiques (mais quelle vie n’est pas exempte d’ambigüité hormis celle du Christ ?). Notons cependant que ce ne fut pas le cas de nos fondateurs ! Bien sûr, nous ne sommes plus au temps de François-Xavier qui parlait de la damnation de l’enfer, mais posons-nous la seule question qui importe et répondons : «Oui ou non l'Evangile et la personne du Christ sont-ils le plus grand trésor que nous pouvons donner à tout homme parce que tout homme justement a le droit strict de recevoir ce don et d’entrer en amitié avec Jésus ?». Sommes-nous assez brûlés par le feu que Jésus est venu jeter sur la terre, sommes-nous assez éblouis par sa nouveauté pour dire comme Saint-Paul : «Caritas urget nos» et mettre sans perdre de temps toutes nos facultés (intelligence, mémoire, sensibilité, force physique…) pour porter l’Evangile à tout homme sans exception ? Croyons-nous vraiment au Christ ? Avons-nous vraiment ouvert avec Jean-Paul II la porte de notre cœur au Christ et «à sa puissance salvatrice» pour ouvrir «les frontières des Etats, des systèmes économiques, politiques, des vastes champs de la culture, des civilisations, du développement» ou avons-nous eu peur ? Sommes-nous des froussards ou des hussards du Christ ?

Dialogue, émerveillement devant la richesse des traditions culturelles et religieuses de nos frères d’Asie : nous l'avons vécu, nous le vivons, mais comment ne pas mesurer au même moment toute la nouveauté de Jésus et de la communion de son Eglise ? Comment ne pas vouloir tout faire pour être des ponts et permettre à nos frères de rencontrer Jésus ? Si nous refusons d'annoncer le Christ, nous sommes les plus malheureux des hommes et nous n’avons pas le droit de rester en Asie, dans le confort de nos bureaux avec l'air-conditionné. Si nous ne croyons plus en notre mission, il est préférable alors de rentrer en France et de servir l'Eglise dans notre pays avec les frères de nos diocèses d’origine car nous insulterions notre Société en en faisant une agence de voyage, un club de troisième âge se préparant confortablement à la mort !
Il faut réfléchir et partager entre nous sur le sens de la mission ad extra et ad gentes et pour cela il faut former nos séminaristes de façon très spécifique. Nos séminaires diocésains ou interdiocésains ne peuvent pas transmettre ce charisme strictement missionnaire. C'est l'une de nos responsabilités à Paris, notamment celle du confrère chargé de la formation des séminaristes.

Quelques questions

Nous vivons une époque formidable et je suis conscient que nous sommes une génération qui, parce qu’elle est très faible en nombre et que la situation ecclésiale en Asie a changé, bénéficie d’une liberté missionnaire qui se rapproche un peu de celle des premiers MEP. Le Père Louis He De Zong, administrateur clandestin de Kunming, Yunnan, Chine (24 ans en camp de travail) aimait à me dire : «tout est à réinventer mais vous êtes vraiment libres d’être missionnaires». Il est vrai que dans des Eglises qui sont autonomes et parfois florissantes et sans que notre petit nombre soit un problème pour cela, nous sommes aujourd’hui très libres de vivre le premier pilier de la vocation MEP : le mandat missionnaire.

Néanmoins, une grande question se pose : comment porter les jeunes générations vers ces périphéries nouvelles ? Nos groupes MEP doivent réfléchir à ce changement auquel nous convoquent le temps présent et les appels du Pape François.

Je crois que l’Assemblée générale de 2016 se jouera sur cette question : où allons-nous ? Dans les précédentes Assemblées, nous avons choisi l’audace de l’Esprit et le Seigneur nous a bénis en nous envoyant des vocations de prêtres en nombre insuffisant mais bien réelles. Maintenant il faut savoir où nous allons les envoyer. Dans des paroisses, certes, mais pas seulement… Qu’est-ce que la Thaïlande propose aux jeunes confrères, idem pour le Japon et la Corée ? La Chine est un grand appel mais la Chine est plus grande qu’une paroisse de Hong-Kong et, malgré toutes les difficultés politiques, il y a des possibilités de présence missionnaire sur le continent.

Il nous faudra échanger plus profondément et de façon plus réaliste et concrète entre nous sur notre vocation missionnaire. Il est bon d’envoyer des jeunes prêtres au Laos, au Vietnam, en Inde, en Birmanie en Chine comme dans d’autres pays… mais il faut dire pourquoi nous voulons servir en Inde, au Laos, au Vietnam, en Birmanie, en Chine et ailleurs, autrement que pour perpétuer une histoire multiséculaire.

Des périphéries innombrables

Et nous arrivons enfin à la question des périphéries auxquelles il est nécessaire d’aller si nous voulons être fidèles à notre vocation missionnaire. Pour moi, c’est une question dont la réponse est d’une évidence criante ! Bien sûr, je ne veux pas caricaturer la distinction paroisses/périphéries… ce serait stérile pour une Société comme la nôtre dont les piliers reposent autant sur les paroisses que sur les périphéries et c’est d’ailleurs la beauté et la richesse des MEP d’avoir cette multiplicité d’expériences. Néanmoins, écoutons le Pape François quand il questionne les structures diocésaines sur leur fidélité à porter le feu de l’Evangile aux périphéries. Il y a ici une question de zèle et de fidélité à notre vocation.

Quelles périphéries ? Rêvons d'un confrère :
- qui partage la vie des plus pauvres, non pas pour gérer forcément une institution caritative, mais pour être avec eux et porter au cœur de l’Eglise et du monde l’écho de la voix de ceux qui sont des sans-voix,
- qui vive au cœur de l’islam, du bouddhisme,
- qui accompagne la jeunesse des villes plongée dans un monde si éloigné des sécurités ancestrales,
- qui puisse évangéliser le monde de la finance à Singapour,
- qui chemine avec les moines bouddhistes en Thaïlande ou en Corée,
- qui soit à l'écoute de tous ces jeunes du Japon qui pensent au suicide.

Je me réjouis des confrères qui rejoignent les séminaires clandestins, les communautés persécutées, je pense à ceux qui disent oui à une mission dont les contours sont à préciser.
Je suis fier de mes confrères qui font leur tournée de brousse à Madagascar ou chez les Karens, dans les rizières du Cambodge et les décharges de Séoul.

Prions le Seigneur d’envoyer un confrère ici ou là, dans ces périphéries innombrables. Parfois, je le confesse, j’ai un peu l’impression de tomber du ciel quand on me dit : «mais à quoi bon partir pour l’Asie ?»… j’aurais envie de répondre : «mais ouvrez un peu les yeux et voyez ! Cessez de perdre du temps à vous tâter le pouls et à discuter de choses inutiles et mettez-vous en marche»… J’espère que le Pape François sera entendu… non seulement applaudi mais entendu profondément, et que l’on tirera de ses propos les conclusions qui s’imposent. Caritas urget nos…


En conclusion, je vous laisse avec ces quelques mots du Pape François, prononcés le 18 mai 2013 lors d’une rencontre avec les mouvements et les communautés nouvelles, au Vatican :
«Ne pas s’enfermer, s’il vous plaît ! C’est cela le danger : nous nous enfermons dans la paroisse, avec les amis, dans le mouvement, avec ceux avec qui nous pensons les mêmes choses... mais savez-vous ce qui arrive ? Quand l’Église devient fermée, elle tombe malade, elle tombe malade. Pensez à une pièce fermée pendant un an ; quand tu y retournes il y a une odeur d’humidité, il y a beaucoup de choses qui ne vont pas. Une Église fermée c’est la même chose : c’est une Église malade. L’Église doit sortir d’elle-même. Pour aller où ? Vers les périphéries existentielles, quelles qu’elles soient, mais sortir. Jésus nous dit : «Allez dans le monde entier ! Allez ! Prêchez ! Proclamez l’Évangile» (cf. Mc 16, 15). […] Sortez dehors, sortez ! Pensez aussi à ce que dit l'Apocalypse. Elle dit une belle chose : que Jésus est à la porte et appelle, il appelle pour entrer dans notre cœur (cf. Ap 3, 20). Tel est le sens de l'Apocalypse. Mais posez-vous cette question : combien de fois Jésus est-il à l’intérieur et frappe à la porte pour sortir, pour sortir dehors, et nous ne le laissons pas sortir, en raison de nos certitudes, parce que très souvent nous sommes enfermés dans des structures caduques, qui servent seulement à nous rendre esclaves, et non des fils de Dieu libres ? Dans cette ‘sortie’, il est important d’aller à la rencontre ; pour moi cette parole est très importante : la rencontre avec les autres. Pourquoi ? Parce que la foi est une rencontre avec Jésus, et nous devons faire la même chose que Jésus : rencontrer les autres. […] Nous devons aller à la rencontre et nous devons créer avec notre foi une ‘culture de la rencontre’, une culture de l’amitié, une culture où nous trouvons des frères, où nous pouvons aussi parler avec ceux qui ne pensent pas comme nous, aussi avec ceux qui ont une autre foi, qui n’ont pas la même foi. Tous ont quelque chose en commun avec nous : ils sont des images de Dieu, ce sont les fils de Dieu. Aller à la rencontre de tous, sans négocier notre appartenance».
 

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