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Nouvelles du Père Emmanuel Kermoal, missionnaire en Corée.

4 janvier 2013

Ma vie missionnaire en Corée m’a fait rencontrer toutes sortes de personnes : des jeunes et des vieux, des riches et des pauvres, des étudiants et ouvriers, des chrétiens et des non chrétiens. Toutes ces rencontres ont laissé des traces en moi qui m’ont aidé à vivre ma vocation missionnaire.

Ma vie missionnaire en Corée m’a fait rencontrer toutes sortes de personnes : des jeunes et des vieux, des riches et des pauvres, des étudiants et ouvriers, des chrétiens et des non chrétiens. Toutes ces rencontres ont laissé des traces en moi qui m’ont aidé à vivre ma vocation missionnaire.

En 2004, je suis revenu en Corée, après avoir passé 6 ans en France. J’ai repris mon travail à la mission ouvrière avec un nouveau travail : je suis en charge de la pastorale des accidentés du travail et des silicosés. J’ai déjà eu l’occasion de vous parler, dans mes lettres de fin d’année, de mon travail avec les silicosés et de leurs problèmes. Ce travail continue. Je voudrais aujourd’hui partager avec vous sur mon travail avec les accidentés du travail, ce que je n’ai pas encore eu l’occasion de faire. Je ne vais pas rentrer dans les détails, mais simplement partager mes rencontres avec ces blessés du travail.

Le 30 octobre dernier, avec une quinzaine d’accidentés du travail, nous avons pris une journée entière pour aller en balade et profiter du paysage coréen, magnifique durant l’automne. Nous avons pris le train le matin pour un petit voyage d’environ deux heures au cœur d’une montagne et d’un lac dans la région de Tanyang. Nous avons passé une bonne journée à visiter une grotte souterraine magnifique ; puis, après un bon repas de midi, nous avons pris un bateau qui nous a fait faire le tour du lac entouré de montagnes transformées par ses vêtements d’automne. Le soir nous avons repris le train, un peu fatigués, mais heureux d’avoir passé du bon temps ensemble. Nous avons même clôturé la journée par un petit repas du soir avant de nous séparer.
Cela n’a l’air de rien, mais ce jour-là, nous étions une sacré bande d’éclopés en sortie. Il y avait Kim à qui il manque le bras droit, suite à un choc électrique au travail. Il y avait Park à qui il manque le bras gauche. Il y avait Lee qui n’a plus aucun doigt sur ces deux mains: tous ces doigts ont été coupés par une presse. Il ne lui reste que des moignons. Et puis il y a tous les autres copains, un ou deux qui marchent avec des prothèses, suite aussi a un accident du travail, et il y Ahn qui a eu le dos brisé dans une chute dans la construction, et puis il y a tous les autres à qui il manque un doigt, un bout de doigt, ou plusieurs doigts. A d’autres il manque l’avant-bras, et une prothèse en a pris la place. Et il y a les anciens grands brûlés, le visage et tout le corps marqués par des blessures qui ne se cicatriseront jamais. Ils sont parfois méconnaissables.
C’est avec cette bande d’éclopés que Maria (ma collaboratrice) et moi faisons cette pastorale des accidentés du travail. Ces accidentés se réunissent une fois par mois pour échanger sur leurs problèmes, sur leurs difficultés dues à leur handicap, pour discuter de tout. Devenir tout d’un coup infirme n’est pas évident. Il y a des moments difficiles à vivre, seuls, avec sa femme, avec les enfants. Cette réunion mensuelle permet à chacun de s’exprimer, de ne pas perdre l’espoir. Dans ce groupe, il y a un catholique, Joseph, un grand brûlé tout défiguré. Les autres sont bouddhistes, sans religion, un protestant peut-être. Peut importe, pour Maria et moi, l’important c'est d'accueillir chacun comme il est, avec ses richesses et sa pauvreté, c’est de cheminer avec eux, de chercher l’espérance et la justice, d’être ensemble solidaires. Ce n’est pas toujours facile. Lorsqu’on est atteint physiquement, on est aussi atteint psychologiquement et émotionnellement.

Parmi ces accidentés que nous rencontrons, certains vont un peu plus loin que la réunion mensuelle. Ils sont volontaires pour nous accompagner lors de nos visites dans les chambres des accidentés hospitalisés. Ils ont bien des avantages sur nous : eux-mêmes ont fait ce parcours du combattant que doivent affronter tous les grands brûlés et les amputés. Ce parcours est long et rempli de pièges car si on ne remplit pas bien les papiers, on risque des tas de problèmes, dont le plus grand est de ne pas être reconnu comme accidenté du travail et donc de ne recevoir aucune compensation ou 70% de son salaire le temps qu’on est en soins. Ce sont avec ces éclopés que nous visitons les chambres d’hôpitaux. Ils savent mieux que nous parler à ces nouveaux blessés du travail. Cela se passe bien généralement. Nous les mettons au courant des démarches à faire. Nous leur disons que ce sera long car pour les brûlés cela prend beaucoup de temps pour guérir. Il y a bien sûr au-delà de la souffrance physique, la souffrance morale d’être devenu infirme, de ne plus pouvoir reprendre son travail à l’avenir. A l’hôpital passent des spécialistes des problèmes d’accidents du travail qui promettent des tas de choses aux accidentés. Mais tous ces services sont payants. Notre équipe d’éclopés fait ce travail de visites et d’accompagnement gratuitement. Je trouve cela extraordinaire. Dans un monde où l’argent a pris le pas sur tout, ce que fait cette bande d’éclopés, sa solidarité envers les plus faibles, me rappelle bien l’Évangile.

En déambulant dans les couloirs et les chambres d’hôpitaux, je me rappelle Joseph Cardjin le prêtre fondateur de la JOC qui disait : « un jeune travailleur vaut plus que tout l’or du monde » Ces éclopés qui aident d’autres éclopés c’est la pensée de Cardjin en action. Ils valent aussi plus que tout l’or du monde. Et Joseph, le grand brûlé défiguré, qui nous accompagne durant nos visites, est un« laïc en première ligne » comme l’a écrit le Père Cardjin. Alors Maria et moi, et nos amis éclopés, nous ne faisons pas de miracle, mais nous ess ayons, à travers nos petites actions, nos rencontres, à travers notre solidarité , de semer quelques graines d’Évangile dans le monde. Ce que nous faisons, est-ce vraiment une pastorale ? Parfois je me le demande. Au sens classique, sûrement pas, mais au sens large, au sens missionnaire, pour moi c’est vraiment une pastorale.

On parle aujourd’hui de Nouvelle Évangélisation. J’avoue que je ne sais pas trop ce que ça veut dire même après avoir lu des articles là-dessus. Semer des graines d’Évangile dans le cœur des gens que nous rencontrons, semer des graines de justice, de paix, de solidarité, d’amour, de charité, c’est cela le début de l’évangélisation. On ne sait pas ce qu’il va sortir de tout cela. Laissons cela à l’Esprit Saint. Nous, avec nos amis éclopés, nous continuons, à travers nos rencontres, à semer des graines d’Évangile autour de nous. Bien sur tout est loin d’être parfait, car nous aussi nous sommes tous des éclopés ; comment serions-nous parfaits quand il nous manque encore beaucoup d’amour, et qu’il nous manque aussi le sens de la justice. Mais l’important n’est-il pas de nous retrouver pour aller à la rencontre des autres et de faire un bout de chemin ensemble sur le chemin de l’espérance et de la solidarité,de la justice et de la paix ? Avec nos amis éclopés, c’est ce que nous essayons de faire et cela nous rend heureux.

Emmanuel Kermoal, MEP

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