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Ordination presbytérale de Camille RIO

28 juin 2013

Cathédrale du Havre – 23 juin 2013. Homélie de Mgr Jean-Luc BRUNIN

L’évangile vient de nous présenter les disciples de Jésus dans l’attente. Surmontant le doute et la peur qui les avait dispersés lors de l’arrestation de Jésus, ils se sont regroupés. Mais ils restent enfermés, toutes portes verrouillées. Réunis pour parler entre eux, réunis pour prier. Cependant, ils ont toujours peur des responsables religieux qui ont arrêté Jésus, l’ont condamné à mort pour perturbation socioreligieuse. Eux aussi, par leur compagnonnage avec le Christ, se sentent comme des hors la loi menacés.

Et voilà que Jésus Ressuscité prend l’initiative de la rencontre. Il se rend présent malgré les portes closes. Il est simplement dit qu’il se tient, tout à coup, au milieu d’eux. Quels que soient les enfermements, les barrières de protection que les hommes peuvent dresser, rien n’arrête la volonté du Seigneur Ressuscité de se rendre présent à la vie des hommes et d’établir le contact avec eux. Il commence par une parole qui apaise : « La paix soit avec vous ! ». La paix qu’offre le Christ est à la fois sérénité, harmonie et sentiment de plénitude.

En montrant à ses disciples ses mains et son côté, Jésus leur présente les traces de sa mort / sacrifice sur la Croix. Il se fait ainsi reconnaître comme le Seigneur. Il n’est pas un personnage mythique, pas plus qu’un héros légendaire invincible. Le Christ de la foi est référé à jamais à Jésus de Nazareth, le Crucifié Ressuscité, dont ils ont partagé la vie terrestre, trois années durant.

Après s’être fait reconnaître par la trace de ses plaies, après avoir établi ses disciples dans la paix, le Seigneur leur confie une mission. C’est sa mission, celle qu’il a reçue du Père : « comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie ». Porteurs de sa paix, les disciples sont envoyés vers le monde où dominent encore le péché, l’injustice, la violence et la division. Mais, comme il leur a promis, il ne les abandonne pas, livrés à eux-mêmes dans le risque de cette aventure missionnaire. Le Ressuscité leur communique son Esprit, le Défenseur qui témoigne que la cause de Jésus est juste,l’Esprit de vérité qui atteste à chaque homme qu’il est aimé de Dieu pour lui-même, l’Esprit de sainteté qui redit en chacun : "Abba, Père", l’Esprit de communion qui fait surmonter les divisions pour rassembler les hommes en une unique famille. Recevant l’Esprit du Christ, les apôtres coopèrent à son œuvre parmi les hommes. De sa nature, disait le Concile Vatican II, l’Eglise est missionnaire « puisqu’elle tire son origine de la mission du Fils et de la mission du Saint-Esprit, selon le dessein de Dieu le Père » (Ad gentes 2)

Toute mission assumée par un disciple du Christ, qu’il soit laïc, consacré ou ministre ordonné, se vit dans le Souffle de Dieu qui a porté le Christ dans sa mission. Etre habité, éclairé et conduit par l’Esprit, c’est la garantie que nous ne sommes pas à notre propre compte. Nous ne roulons pas pour nous-mêmes, à la recherche de succès humains. Nous sommes conduits à travailler aux œuvres du Père qui ne cesse de vouloir entrer en relation avec les hommes de tous les lieux, de toutes conditions et générations.

Camille, ce qui s’est passé dans le cercle des premiers disciples aux premiers temps de l’Eglise, s’actualise pour toi ce soir. Par l’action de son Eglise qui est au Havre, le Christ t’envoie pour la mission et te communique l’Esprit qui fait de toi un prêtre. Ta liberté est d’autant plus assurée que ce qui fera ta mission apostolique, tu le découvriras progressivement dans une Eglise et dans un peuple que tu ne connais pas encore. Tu n’as pas de modèle tout fait pour un ministère auquel tu devras donner forme sous l’inspiration de l’Esprit et par la rencontre des frères que tu rejoins. Tu découvriras peu à peu ce que le Seigneur t’appelle à devenir comme prêtre par l’accueil du peuple thaïlandais, par ton insertion dans une culture dont tu es étranger et par la fraternité d’une communauté d’Eglise qui te reçoit comme pasteur. Tu es appelé à découvrir avec émerveillement comment, depuis plusieurs décennies, l’Esprit et l’annonce de l’Evangile ont permis à Dieu d’opérer une croissance humaine et spirituelle au sein du peuple thaïlandais.

Camille, ce que tu vas vivre de façon radicale dans un contexte géographique et humain neuf pour toi, est la condition commune de tout prêtre, quel que soit le lieu de sa mission. Avec la force de l’accoutumance et de l’habitude, tu risqueras aussi d’être tenté, au bout de quelque temps, de construire ta mission à partir de tes propres appréhensions, de tes choix personnels, de tes goûts ou de tes sensibilités. Le risque existe pour tout prêtre de se laisser glisser vers un exercice libéral du ministère presbytéral. Tôt ou tard, on en oublie que nous coopérons à l’œuvre de Dieu, et on roule pour soi, pour une gratification personnelle ou pour un ministère qu’on façonne à partir de soi. Comme le pape François le disait dans lors d’une audience en avril dernier : « La tentation de laisser Dieu de côté pour nous mettre nous-mêmes au centre est permanente. Cette tentation a aussi pour nom : ambition, carriérisme, goût du succès, tendance à dominer les autres … » Ce qui nous prémunit de ce risque, c’est la vie en presbyterium, dans une vie fraternelle en équipe de prêtres comme nous venons de le décider pour notre diocèse dans les nouvelles unités pastorales.

Le ministère de prêtre doit en permanence se caler sur l’action de l’Esprit qui suscite au sein du Peuple de Dieu, les charismes et les ressources variées qui font exister l’Eglise. Non comme un régiment où domine l’uniformité, mais comme une sorte d’arc-en-ciel de toutes les couleurs dont les pasteurs doivent servir l’harmonie pour que la symphonie de l’Evangile parvienne à tous les hommes.

Camille, tu vas bénéficier de la grâce de la nouveauté par ton immersion au sein d’un monde et d’une Eglise qui vont t’accueillir. Mais reste vigilant pour éviter que ton regard ne s’use par l’habitude, par l’illusion de penser connaître ce qu’il y a dans l’âme de ce peuple et dans le cœur des hommes, au point de ne plus prendre la peine de regarder ou d’écouter leur vie. Tu te fermerais alors à la nouveauté que l’Esprit de Dieu ne cesse de faire surgir dans le monde et dans l’Eglise. Comme tout prêtre, quel que soit le lieu de sa mission, tu es envoyé au service d’une Eglise chargée de révéler aux hommes comment le Seigneur est à l’œuvre dans leur vie pour la transformer et l’ordonner à l’Amour du Père. Ce qu’opère l’Evangile, Parole vivante de Dieu, dans le cœur d’une personne ou dans la vie d’un groupe humain, n’est jamais en parfaite coïncidence avec ce que visent les initiatives pastorales que légitimement et nécessairement, nous définissons et mettons en œuvre. Dans l’évangélisation, il y a toujours un « excès de grâce » qui déborde le cadre de ce que nous avons mis en place. C’est cet « excès de grâce » toujours surprenant qui est le révélateur de la nouveauté que l’Esprit suscite quand l’Evangile est annoncé, reçu et accueilli. C’est le signe de la liberté absolue de l’Esprit et de la grâce de Dieu. C’est ainsi qu’une Eglise particulière devient capable, comme le disait saint Paul dans la seconde lecture, de tendre « vers la vraie connaissance du Fils de Dieu, à l’état de l’Homme parfait, à la plénitude de la stature du Christ ».

Le passage de l’évangile de Jean que nous avons proclamé, se termine sur une dimension essentielle de la mission pour laquelle Jésus envoie ses disciples. Remettre les péchés et annoncer le pardon de Dieu. Les hommes ont tous besoin d’être sauvés. Le désir de Dieu s’est révélé dès les origines de l’humanité. Il avait créé cette humanité pour qu’elle le connaisse et partage sa vie. Malgré la péché qui fut et qui est toujours source de divisons multiples et de violence, la passion de Dieu pour rassembler les hommes en une seule famille est restée intacte. Jésus a été missionné pour que soient assurées les conditions de la reconnaissance de Dieu comme Père et de l’accueil des autres comme frères. L’Esprit Saint est donné pour assurer de façon permanente au sein de notre humanité, une dynamique de communion filiale avec Dieu et de communion fraternelle entre nous. C’est pourquoi l’axe essentiel de la mission est bien ce ministère de la réconciliation qui permet d’atteindre la communion. Célébrées sacramentellement dans le sacrement du pardon et dans l’Eucharistie, le service de la communion doit se vivre dans toutes les dimensions de la vie et de la mission de l’Eglise. Il doit aussi être au cœur du ministère du prêtre. Chargé d’annoncer que Dieu fait grâce, à tout homme, envoyé pour porter une parole de réconciliation et servir la communion avec Dieu et les hommes, le prêtre trouve le sens profond de son ministère dans le sacrement de la réconciliation et de l’Eucharistie. Cela ne signifie pas qu’il passe sa vie dans le confessionnal ou à l’autel. La grâce de la réconciliation et la grâce de la communion célébrée sacramentellement avec la communauté des disciples du Christ, le prêtre est appelé à présider à leur mise en œuvre concrète au sein de cette communauté, mais aussi dans la société des hommes. Le pardon de Dieu n’est pas un acte ponctuel mais une façon d’être permanente de Dieu avec les hommes. La communion sacramentelle ne se limite pas à un geste rituel, mais elle est œuvre de pacification dans un monde souvent violent, une œuvre d’unification dans une humanité divisée, un service de fraternité toujours plus large et universelle. Les prêtres associés à la mission du Christ doivent devenir toujours plus des serviteurs de la globalisation de la solidarité et de la fraternité. Merci, Camille, de nous le rappeler par l’engagement que tu prends aujourd’hui de laisser ta vie être ordonnée à la mission universelle du Christ. Nous prions avec toi et pour toi en ce moment. Que le Seigneur, en te consacrant pour ce service, fasse grandir en nous le goût de la catholicité dans l’annonce de l’Evangile et le service de la fraternité qui ne peuvent connaître ni limites ni frontières. Amen.

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