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Pourquoi sommes-nous missionnaires ?

26 juin 2012

Une conférence du Père Yann VAGNEUX, missionnaire MEP en Inde.
A partir d'une cette question de l’Abbé Monchanin(1895-1957), le Père Yann Vagneux rappelle la dimension intrinsèquement missionnaire de l'Eglise à l'heure où se posent d'autres questions brûlantes comme :
pourquoi quitter la France alors qu'ici en France nous manquons beaucoup de prêtres ? Pourquoi les Missions ?
L'auteur rappelle comment la vocation missionnaire est constitutive de
l’Église.

1- Catholicité en espérance

 

« Pourquoi sommes-nous missionnaires ? »1 . Chers confrères, permettez-moi de m’arrêter un peu avec vous sur cette question que l’Abbé Monchanin2 (1895-1957) posait aux clarisses de Rabat en janvier 1947. A la rue du Bac, une telle interrogation peut sembler banale car elle constitue le cœur de notre vocation mais nous pressentons aussi que nous n’aurons jamais assez de cesse de lui donner une réponse renouvelée tout au long de notre vie. Surtout, pour vous qui êtes aujourd’hui au séminaire, cette question se transforme en une autre interrogation brûlante que vous entendez si souvent et même de façon silencieuse dans le regard interrogateur de beaucoup : « pourquoi allez-vous quitter la France alors qu’ici, nous manquons tant de prêtres ? ». Bien sûr, je sais que, dans votre réponse, vous vous faites l’écho de la situation de nombreux pays d’Asie qui manquent terriblement de prêtres comme, par exemple, au Cambodge où l’Eglise a été quasiment anéantie durant le génocide des khmères rouges… ou encore dans l’Eglise clandestine chinoise qui a besoin de formateurs tout comme au Laos… Toutefois, je voudrais aujourd’hui englober ces réponses si justes et l’interrogation légitime des chrétiens français dans une perspective plus large en affrontant la question de Monchanin qui est identique à celle qu’Henri de Lubac (1896-1991) se posait à la même époque : « Pourquoi les Missions ? » et le jésuite écrivait abruptement : « Le seul fait qu’une telle question ait à être posée constitue déjà, si l’on y réfléchit, un paradoxe et presque un scandale »3 car « l’œuvre missionnaire ne sera aucunement une œuvre surérogatoire, elle ne sera pas comme à la périphérie de l’Eglise : elle est la première de ses œuvres, elle constitue une part de son activité essentielle »4 et nous pouvons faire retentir encore la conclusion de Monchanin au sujet de la vocation missionnaire qui n’est « point activité de surcroît, surabondante, mais elle est constitutive de l’Eglise » : « sans ce désir d’universalisme, l’Eglise cesserait d’être elle-même pour s’abaisser à une secte »5 . Nous voici donc conduits une nouvelle fois à méditer, avec ces deux grands théologiens, sur le mystère de l’Eglise une, sainte, catholique et apostolique. Plus précisément, je choisirai de me concentrer avec vous sur le mystère de la catholicité de l’Eglise – une catholicité dont nous verrons qu’elle est en espérance et c’est pourquoi nous pouvons nous définir, nous autres missionnaires, comme des « porteurs d’espérance » en reprenant le beau titre que Françoise Buzelin donna à la biographie de nos confrères Krick et Bourry6 .

Au cœur du mystère de l’Eglise est le mystère de la charité comme Thérèse de Lisieux l’a exprimé en des phrases insurpassables : « Je compris que l’Eglise avait un cœur, et que ce cœur était brûlant d’amour. Je compris que l’Amour seul faisait agir les membres de l’Eglise, que si l’amour venait à s’éteindre, les apôtres n’annonceraient plus l’Evangile, les martyrs refuseraient de verser leur sang »7 . D’ailleurs quelques lignes plus haut, Thérèse avait écrit sans détour : « je voudrais parcourir la terre, prêcher ton nom et planter sur le sol infidèle ta Croix glorieuse, mais, ô mon Bien-Aimé, une seule mission ne me suffirait pas, je voudrais en même temps annoncer l’Evangile dans les cinq parties du monde et jusque dans les îles les plus reculées… Je voudrais être missionnaire non seulement pendant quelques années, mais je voudrais l’avoir été depuis la création du monde et l’être jusqu’à la consommation des siècles… »8 . Cette folie d’amour, ce feu missionnaire était aussi celui qui habitait saint Paul quand il s’écriait : « Caritas urget nos ! La charité nous presse » (2Co 5, 14). Comprenez bien : c’est à cause de cette urgence de la charité que les apôtres n’ont pas commencé par quadriller tout Jérusalem en églises, chapelles et patronages mais qu’ils ont eu l’audace de partir sur les routes de la Samarie et de l’Anatolie pour une seule raison : la charité du Christ qui est « mort pour tous, afin que les vivants ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour celui qui est mort et ressuscité pour eux » (2Co 5, 15).
A cause du Christ, à cause de la grande charité du Christ pour tout homme ! Mes chers amis, voici la première et peut-être l’unique réponse que nous donnons à la question « Pourquoi sommes-nous missionnaires ? ». Et vous le voyez, une telle réponse n’est en rien subjective : elle ne se réduit pas à nous-mêmes, à nos goûts ou à nos talents, à notre envie de découvrir le vaste monde ou de mener une vie aventureuse ! Elle est au contraire la réponse la plus objective qu’il soit car elle s’appuie sur l’objectivité de l’amour du Christ envers tout homme – lui, Jésus, qui a encore donné à ses disciples le mandat d’aller « de toutes les nations » et de « faire des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit » (Mt 28, 29). Alors si on nous demande : « mais pourquoi partez-vous ? », nous répondrons immédiatement : « à cause de l’amour du Christ » – son amour qui doit être partagé et communiqué à tous et spécialement aux « hommes les plus malades », aux « brebis les plus délaissées » car, comme prêtres missionnaires, nous sommes les ministres du « banquet divin » qui doit être présenté « aux plus boiteux, aux plus aveugles, aux âmes les plus abandonnées »9 . Caritas urget nos ! Si telle est la réponse la plus objective que nous pouvons donner, c’est aussi la réponse la plus ecclésiale possible et permettez-moi ici de citer un peu longuement Le fondement théologique des missions où Henri de Lubac commentait le « Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Evangile » (1Co 9, 16) de saint Paul :

L’Eglise est le corps de la charité sur terre. Elle est le lien vivant de ceux que brûle cette divine flamme. Son seul but est de l’entretenir et de la faire monter toujours plus pure vers le ciel. Mais on ne possède pas la charité si l’on ne veut pas la répandre universellement. Elle ne peut être un bien dont on veuille jouir pour soi seul, ou à l’expansion duquel on puisse accepter la moindre limite. Aucun foyer clos ne saurait se flatter d’en conserver la chaleur. Le désir de se répandre partout en vue d’allumer partout le feu de la charité divine, tel est donc le ressort essentiel de la vie de l’Eglise, et le chrétien sent naître et grandir en soi ce désir à mesure qu’il participe davantage à cette vie, à mesure que c’est moins lui qui vit, mais l’Eglise et, par l’Eglise, le Christ qui aime, veut et vit en lui. L’Eglise ne vit donc que dans un esprit d’universalité ; autrement dit, elle ne vit que missionnaire. Elle ne commence pas par être réalisée sur un point du globe, pour vouloir ensuite se répandre ailleurs, mais elle ne saurait avoir d’existence en dehors de sa volonté de tout conquérir. Si elle n’essayait pas d’être partout, elle ne serait nulle part. Le feu ne commence pas par être, pour se mettre ensuite à consumer. Etre, pour lui, c’est consumer, et quand il a cessé de le faire, c’est-à-dire cessé de gagner, il est mort.10

Maintenant, nous nous demandons : « la charité du Christ qui suscite notre zèle missionnaire, a-t-elle un sens et une direction ? » et nous répondons immédiatement par l’affirmative car elle est orientée par l’espérance même de Dieu le Père dont le dessein dans le souffle de l’Esprit est de « récapituler en Christ toutes choses, celles du ciel et celles qui sont sur la terre » (Ep 1, 10) comme nous le chantons chaque lundi aux vêpres. Je crois qu’il est important que nous méditions longuement sur les grandes hymnes christologiques de saint Paul (Ep 1, 3-10 ; Col 1, 12-20) pour comprendre que notre vie missionnaire, aussi humble soit-elle et souvent enfoncée dans beaucoup d’obscurités, participe du grand mouvement de la récapitulation du monde en Christ – cet élan divin qui nous dépasse de toutes parts et qui donne en même temps à nos moindres actions le poids de l’éternité :

Le Christ n’est pas né comme un individu parmi d’autres. Il est né pour se créer un corps : Il est né – ainsi que le dit saint Jean au chapitre 12 de son Évangile – pour attirer tous les hommes à Lui et en Lui. Il est né – comme le disent les Épîtres aux Colossiens et aux Éphésiens – pour récapituler le monde entier, Il est né comme premier né d’une multitude de frères, Il est né pour réunir en Lui le cosmos, de telle sorte qu’Il est la Tête d’un grand Corps. Là où naît le Christ, commence le mouvement de la récapitulation, commence le moment de l’appel, de la construction de son Corps, de Sa Sainte Église.11

C’est donc dans le Ressuscité, représenté par les mosaïques byzantines comme le Pantocrator ressaisissant tout le cosmos dans sa lumière, que nous devons contempler ardemment le mystère de l’Eglise pour découvrir toute la profondeur de notre mission. Je tiens là aussi à vous faire remarquer que la récapitulation en Christ ne consiste pas seulement en l’annonce de la Vérité de Dieu à toutes créatures – elle est plutôt un échange d’amour dans laquelle la singularité des êtres, loin d’être anéantie, est au contraire sponsalement assumée, purifiée et transfigurée dans la communion de l’Eglise, le Corps mystique du Christ. Cela est particulièrement vrai pour la diversité des cultures humaines. Si beaucoup de nos frères protestants pensent que celles-ci ne sont qu’idolâtries à détruire, nous autres catholiques, nous tenons avec les Pères qu’elles sont l’étoffe même qui servira à constituer « la polymitica tunica, la tunique multicolore (Gn 37, 3) du patriarche Joseph » ou encore le « manteau merveilleusement orné de l’épouse de Salomon, circumdata varietate (Ps 44, 9) » car « le Christ attend de chaque terre et de chaque peuple une explosion de louange et d’amour qu’eux seuls peuvent lui offrir » 12. Nous sommes alors mieux à même de comprendre ici notre identité propre car si nous sommes catholiques, c’est parce que nous sommes remplis par la charité et par l’espérance même du Christ et, ainsi, nous sommes tendus vers la consommation finale où la splendeur infiniment variée de la création brillera d’une lumière toute transfigurée dans l’Eglise, la Jérusalem nouvelle, vision de paix : « Urbs Jerusalem beata, dicta pacis visio, quae construitur in coelis, vivis ex lapidibus… »13 . Déjà, dans la prophétie que nous lisons le jour de l’Epiphanie – jour de notre fête patronale –, Isaïe avait entrevu les premières lueurs de cette aube glorieuse :

Debout, Jérusalem ! Resplendis : elle est venue, ta lumière, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi. Regarde : l’obscurité recouvre la terre, les ténèbres couvrent les peuples ; mais sur toi se lève le Seigneur, et sa gloire brille sur toi. Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore. Lève les yeux, regarde autour de toi : tous, ils se rassemblent, ils arrivent ; tes fils reviennent de loin, et tes filles sont portées sur les bras. Alors tu verras, tu seras radieuse, ton cœur frémira et se dilatera. Les trésors d’au-delà des mers afflueront vers toi avec les richesses des nations. Des foules de chameaux t’envahiront, des dromadaires de Madiane et d’Épha. Tous les gens de Saba viendront, apportant l’or et l’encens et proclamant les louanges du Seigneur. (Is 60, 1-6)

Je voudrais vous faire remarquer ici quelque chose de capital. Si l’Eglise doit « faire office de rassembleur avec ce Roi à qui les nations ont été données en héritage et dans la cité duquel on apporte dons et présents »14 , elle ne peut en aucun cas accomplir ceci selon un dénominateur commun qui serait par exemple la forme qu’elle a revêtue des siècles durant en Europe. Monchanin, qui fut l’un des plus beaux fleurons du meilleur de ce que notre culture occidentale a produit, était très ferme sur ce point :

Il est des chrétiens qui, identifiant plus ou moins consciemment le destin du monde au destin du christianisme tel qu’il s’est formulé dans les dix ou quinze premiers siècles de son histoire, ne voient guère dans l’accession des peuples nouveaux au christianisme qu’un accroissement numérique de l’Eglise et sa plus grande diffusion dans l’espace. Après saint Thomas, qu’aurait-elle encore à apprendre, après Trente, quelle institution à modifier ? Elle est devenue déjà à sa taille d’adulte, et qui entre chez elle pénètre dans un temple où aucune pierre ne fait défaut. Une telle conception ne serait qu’une transposition à l’Eglise de l’orgueil hégélien du système achevé ; une méconnaissance du Plérôme que nul homme de notre siècle, ni des siècles à venir, ne saurait décrire ni même prophétiser, un rétrécissement de l’Eglise à la mesure d’un fragment de son passé.15

Ainsi devons-nous « faire conspirer les vocations de chaque personne et de chaque groupe vers le Christ » en les unifiant non pas « sur un idéal humain, comme serait la prééminence d’une civilisation » sur les autres mais « mais seulement dans l’unité du Christ, dans l’unité de l’Esprit, dans l’unité du Père, dans l’unité des Trois »16 . Il me semble alors essentiel pour bien comprendre le catholicisme de l’Eglise de méditer sans cesse sur le Mystère trinitaire 17, mystère d’unité parce que mystère d’altérités, mystère d’altérités parce que mystère d’unité, bref mystère de communion dont toutes nos communions ici-bas sont les signes annonciateurs – et d’une manière toute singulière pour l’Eglise qui est « pleine de la Trinité »18 car comme l’écrivait saint Cyprien de Carthage : De unitate Patris et Filii et Spiritus sancti plebs adunata19 . Voilà pourquoi le concile Vatican II pouvait encore écrire au sujet de la christianisation des diverses civilisations qu’« en vertu de cette catholicité, chacune des parties apporte aux autres et à l’Eglise tout entière, le bénéfice de ses propres dons, en sorte que le tout et chacune des parties s’accroissent par un échange mutuel universel et par un effort commun vers une plénitude dans l’unité »20 . Pour résumer maintenant cette conception du catholicisme comme étant la participation de l’Eglise à la récapitulation de toutes choses selon l’unité du Père, du Fils et de l’Esprit, je voudrais relire avec vous une page des conférences que le jésuite Yves de Moncheuil, ami d’Henri de Lubac et de Jules Monchanin, donna en 1942-1943 avant sa mort tragique en 1944 :

Le catholicisme n’est pas simplement une religion, c’est la religion même21 . En lui doit aboutir l’élan religieux mis par Dieu dans tout être humain. Cet élan a chez tous une substance identique, puisqu’il vient du même Dieu et va vers le même Dieu, mais il s’exprime en des natures qui ont leur originalité. L’Eglise oriente dans le même sens les ressources spirituelles authentiques qu’elle trouve en chacun. Ainsi seulement peut-elle, en revanche, mettre en lumière toutes les richesses qu’elle porte en elle. Quand des civilisations comme celles de l’Inde et de la Chine, par exemple, auront été profondément pénétrées par l’Eglise, alors apparaîtront de nouvelles formes de vie religieuse authentiquement catholiques, c’est-à-dire vraiment inspirées par l’Eglise, exprimant la même foi dans la même unité, et cependant différentes de celles que nous connaissons. Des valeurs chrétiennes que nous discernons mal pourront alors être mises en relief. Et ce sera pour le bénéfice de toute la chrétienté. Car, ainsi que nous l’avons vu, l’Eglise ne se borne pas à sauver et à développer chacun dans sa ligne : elle établit entre tous un courant de communion, si bien que les trésors de chacun profitent à tous. La catholicité ne consiste pas seulement à pouvoir et à vouloir atteindre tous les hommes et tous les peuples, mais à pouvoir et à vouloir les rassembler tous en un tout, non pour leur imposer une uniformité, mais dans le maintien de leurs différences. En dehors d’elle, celles-ci s’exaspèrent constamment en incompréhensions et en hostilités ; en elle, elles s’harmonisent et se complètent.22

Il nous faut « exhausser notre idée du catholicisme jusqu’à sa pleine dimension eschatologique »23 , écrivait Monchanin. Pour être vraiment catholiques, nous devons être habités par une espérance qui « est si vaste qu’elle est insatiable, informulable, jamais satisfaite, trop haute pour être coulée dans une enveloppe matérielle », « espérance eschatologique qui a Dieu pour objet, que nul ne peut circonscrire »24 – ou plutôt une espérance qui a pour objet le Plérôme, c’est-à-dire l’achèvement de la récapitulation de toute la création dans l’Eglise qui « ne sera totale, ne sera le corps du Christ total, que lorsqu’elle aura incorporé toutes les civilisations, toutes les richesses culturelles et spirituelles du monde entier »25 . Nous remarquons d’ailleurs ici que la catholicité est une dimension essentielle de l’Eglise non seulement à son origine, au jour de la Pentecôte où elle parle déjà toutes les langues (Ac 2, 7-11) – ce qui permit à Ignace d’Antioche d’employer très vite l’adjectif katholiké26 – mais surtout en sa consommation finale, pour elle « qui appelle tous les hommes à se réunir en un même tout spirituel où ils trouveront vie et salut »27 :

L’Eglise est catholique parce que, se sachant en droit universelle, elle veut le devenir en fait. Sa catholicité est sa vocation, qui se confond avec son être. De cette vocation, dès le premier jour elle est consciente ; à cette vocation, jusqu’au dernier jour elle demeurera fidèle. Le reste, alternatives de succès et d’échecs, d’avance et de recul, ne dépend pas toujours d’elle, et sa nature n’en saurait être affectée. Mais tant qu’elle n’a pas atteint les dimensions du monde, elle s’écrie par la bouche du Prophète : Angustus est mihi locus, fac mihi locum ut inhabitem (Is 49, 20).28

« Déjà là » et « pas encore » : tel est le secret du temps en christianisme, telle est la raison d’être la plus profonde de la durée dans laquelle l’Eglise doit faire sienne l’appel du prophète Isaïe : « élargis l’espace de ta tente, déploie sans lésiner les toiles qui t’abritent, allonge tes cordages, renforce tes piquets, car à ta droite et à ta gauche tu vas éclater » (Is 54, 2-3). L’essence du temps – et sa valeur ultime – se mesure donc à l’aune de la dilatation de l’Eglise et de la parturition du Christ « tout en tous » (Col 3, 11 ; 1Co 15, 28) :

En l’Eglise et par elle, le Christ prolonge jusqu’à la fin des temps son Incarnation rédemptrice, s’incorpore personnellement à tous les rachetés, les anime de son Esprit Saint et les conduit au Père. Avec Lui et par Lui, ils participent à son mystère et sont configurés à la Trinité Sainte. Ce Corps mystique du Christ, prolongement, par delà la Résurrection, de son corps historique, n’est pas non plus soustrait au temps et à l’espace. Il ne possède sa pleine œcuménicité qu’en s’intégrant tous les hommes, toutes les civilisations, toutes les époques. Le temps n’est donné au monde qu’en vue de la catholicité de l’Eglise. Mais l’homme n’est point passif. Dieu a voulu avoir besoin de ses infimes coopérateurs. C’est à travers eux, leurs efforts et leurs douleurs, que s’enfante l’Eglise.29

« Déjà là » et « pas encore » : c’est donc à l’intérieur de ce « temps qui reste » 30que s’insère la vocation missionnaire et que celle-ci reçoit sa justification la plus profonde. A cause de la catholicité en espérance de l’Eglise et de l’appel que le Seigneur nous a lancé, nous avons été constitués dans le présent où « passe la figure de ce monde » (1Co 7, 31) comme des « sentinelles du matin » 31 – pour reprendre la belle expression du Bienheureux Jean-Paul II – ou encore comme des êtres de l’Avent envoyés, tel le Précurseur, pour dilater l’Eglise et permettre que soient assumés, purifiés et transfigurés en elle tous les dons que l’Esprit Saint a déposés dans la multiplicité des peuples. Une telle mission, avant de s’exprimer dans le quotidien des lieux où vous vivrez, s’accomplit dès aujourd’hui dans la prière d’un cœur devenu vraiment catholique car quelle fécondité pourrait avoir notre action si notre être le plus profond ne participait pas dans son intimité au désir même de Dieu qui dans l’incarnation du Fils unique, « le désiré des nations » (Ag 2, 7), a rejoint le désir même du monde ?

Dilatez l’Eglise par votre prière. Ce ne sera jamais une prière d’isolées, mais une prière aussi ouverte que les bras du Christ en Croix, aussi vaste que la Rédemption. Vous aurez l’inquiétude du monde à sauver ; intercession constante pour l’union des chrétiens : pour que le monde croie que Dieu a envoyé son Verbe, il faut que ses disciples apparaissent dans l’unité. Inquiétude pour ceux qui ne croient pas à l’Unique Médiateur, qui en sont restés à la croyance au Dieu d’Abraham, inquiétude d’Israël, inquiétude de l’Islam, ce monde qui connaît si peu l’espérance et rarement l’amour… Et tout le reste du monde : la Chine si préparée à saisir toutes les résonnances de l’Incarnation ; l’Inde assoiffée de contemplation et qui a toujours été privée de véritable contemplation. Les Primitifs, qui ne connaissent pas cet obstacle que nous connaissons si bien, celui d’une conscience qui se fouille trop, – et pour cette portion de l’humanité qui a renié Dieu et le combat. Ainsi votre prière sera catholique, pleinement.32

Finalement, la prière même du missionnaire, c’est la prière de toute l’Eglise – c’est la prière des premiers chrétiens, le Maranatha, le « viens Seigneur Jésus », la dernière imploration par laquelle s’achève la Bible (Ap 22, 20 ; 1Co 16, 22). Je ne résiste pas ici à la joie de vous partager d’autres lignes somptueuses de Monchanin que j’aimerais que vous n’oubliiez jamais :

Des spiritualités non encore écloses, des modes contemplatifs, des formulations neuves du Mystère, des types d’adoration et de vie consacrée attendent sans doute, attendront des siècles peut-être, l’avènement de civilisations comme celles de l’Inde et de la Chine au sein d’une Eglise une et multiforme. Le christianisme qui était d’hier, qui est aujourd’hui, sera à jamais « celui qui vient ». L’Esprit éternel sera toujours dans la création celui qui achève. Il n’est de regard chrétien qu’eschatologique, il n’est de prière chrétienne que celle qui s’achève dans l’imploration : « Maranatha : vienne le Seigneur, Spiritus et sponsa dicunt : veni, Domine Jesu, veni !... » .33

Vous voyez, chers séminaristes, comment, à travers la méditation de ces théologiens qui, aux yeux de l’histoire, peuvent être encore considérés comme nos contemporains, s’est déployée devant nous la spacieuse vision du catholicisme. Vous l’aurez compris : être catholique consiste à être habité par l’immensité de cette vision qui est la vision même de Dieu à notre égard. Je crois que trop souvent nous nous desséchons et nous mourons dans la stérilité parce que nous n’osons « avoir assez d’ambition pour ne demander rien de moins que tout » – c’est pourquoi « nous sommes mesquins » car « nous demandons quelque chose et toujours moins que tout : une brioche pour notre quatre heures, un oreiller pour notre nuque raide... Nous demandons à Dieu moins que Lui-même, nous demandons que la blessure se ferme au lieu qu’elle se distende aux dimensions du monde »34 .
Au contraire, c’est bien à ce niveau de profondeur, dans la catholicité en espérance de l’Eglise, que nous comprenons le pourquoi et l’urgence des Missions « à travers tous les chaos et tous les déchirements du monde »35 . Pour pouvoir donner cette réponse – par des paroles et surtout par la vérité de notre existence – et pour pouvoir comprendre cette réponse même au cœur de la réalité française qui, à première vue, peut nous sembler difficile à cause du manque (relatif) de prêtres et qui pourtant nous apparaît depuis l’Asie tellement riche parce que pétrie de christianisme, nous devons croître dans la conscience du mystère de l’Eglise et devenir ce qu’Henri de Lubac appelait l’homo ecclesiasticus – un homme passionné jusqu’à l’incandescence par la vie et l’espérance de toute l’Eglise :



La charité divine ne pouvant exister sans chercher à être partout, le chrétien – disons, avec les anciens, l’homo ecclesiasticus, c’est-à-dire l’homme en qui s’incarnerait en plénitude la conscience de l’Eglise – cherche à la répandre partout. Il sait qu’il ne la possède que dans la mesure où il cherche à la répandre. Le signe infaillible, mais aussi le seul signe qu’il ait été touché par elle, c’est qu’elle l’entraîne dans son courant. Si le feu qu’est venu allumer le Christ a touché d’abord certains points de notre globe, c’est qu’il fallait bien l’aborder par un point, comme on met le feu à un endroit déterminé. Mais c’est pour se propager à partir de là dans toutes les directions. Sa nature est de tout brûler. Ou, si l’on veut une autre comparaison, pas plus qu’on ne demande au vivant pourquoi il vit, on ne demande à l’Eglise pourquoi elle est missionnaire. Ou plutôt, on pourra bien le lui demander, et elle pourra bien répondre en fournissant des raisons, celles mêmes que nous avons vues ; mais la raison dernière déborde ces raisons particulières, dont, pour elle-même, l’Eglise n’a pas besoin. Son activité missionnaire, tant qu’elle n’est pas partout, c’est sa vie.36

« Pourquoi sommes-nous missionnaires ? » demandait Monchanin à ses filles spirituelles en terre d’islam avant de leur donner une réponse que nous comprenons maintenant : « pour le Christ, pour achever le Christ, pour que son Incarnation soit totale, pour que le Christ se remette un jour dans son intégrité au Père »37 et, fort de son expérience missionnaire, il ajoutait : « Je dois m’excuser de ne pas vous avoir assez fait toucher l’Eglise, comprendre l’Eglise. Il faut être aux Indes pour savoir ce qu’est l’Eglise. Ceux qui sont en Europe et qui en vivent, ne savent pas le bien, le trésor de ce qu’ils ont. Il faut être loin pour savoir »38 . Chers amis, à mesure que vous avancerez vers le sacerdoce et surtout que vous vous enracinerez dans votre mission en Asie, vous comprendrez cette dernière confidence parce que vous grandirez dans votre perception du mystère de l’Eglise, forts d’un cœur que le Seigneur mettra toujours plus au large (Ps 118, 32). Pour le moment, laissez-moi donner la dernière parole au Pape Paul VI lors de son retour de Bombay :

Pour conclure, nous vous recommanderons à tous d’être vraiment catholiques, c’est-à-dire très fidèles dans l’adhésion à l’unité que le Christ exige de nous dans son Eglise, et très ouverts à la fraternité que l’Eglise prêche et développe, précisément pour être catholique, comme Dieu la veut.39

 2- Une inextinguible vocation

 

« Pourquoi sommes-nous missionnaires ? ». Chers confrères, nous voici à nouveau devant cette question qui est au cœur de notre vocation – une question dont nous savons que la réponse sera donnée par la totalité de notre vie jusqu’à son dernier souffle. Pour le moment, nous avons voulu nous arrêter sur elle en pensant à une autre question que nous entendons si souvent : « pourquoi allez-vous quitter la France alors qu’ici, nous manquons tant de prêtres ? ». Il me semble que je ne trahirai pas votre expérience en disant que lorsque cette question nous est posée par des chrétiens et des amis, nous sentons tous une certaine gêne comme si elle touchait un lieu extrêmement intime en nous. En effet, pourquoi demander pourquoi ? Demande-t-on à un moine – un bénédictin, un trappiste ou un chartreux – pourquoi il s’est retiré dans le silence d’un cloître au lieu de se dépenser dans la vie paroissiale ? Demande-t-on à un séminariste qui arrête sa formation et se marie comment il peut jouir des bonheurs de la vie familiale alors qu’il semblait fait pour être un merveilleux pasteur ? Je pourrais multiplier les interrogations envers cette question qui nous est faite mais cela n’aurait au fond guère d’intérêt. Je voudrais plutôt vous faire sentir que nous atteignons ici un domaine qui dépasse les mots et les réponses toutes prêtes car il est de l’ordre du mystère : le mystère même de la vocation – de notre vocation missionnaire. Un mystère qui est ultimement injustifiable car son origine ne se trouve pas en nous-mêmes (en nos goûts et nos attraits) mais en Dieu dont nous pouvons dire en toute vérité, avec saint Paul, qu’Il nous a mis à part dès le sein maternel, qu’Il nous a appelés et a révélé en nous son Fils pour que nous l’annoncions parmi les païens (Ga 1, 15-16) ou encore, pour reprendre les mots splendides de l’apôtre, qu’il nous a fait la grâce « d’être liturge du Christ Jésus auprès des nations païennes, ministre de l’Evangile de Dieu, afin que les nations deviennent une offrande agréable, sanctifiée dans l’Esprit Saint » (Rm 15, 16). Voilà pourquoi j’aimerais maintenant reprendre notre méditation sur la catholicité de l’Eglise et « l’homo ecclesiasticus » 40 que nous sommes appelés à être davantage, en centrant notre réflexion sur le mystère de la vocation qui nous permettra de préciser des points que nous avons précédemment à peine évoqués.

Permettez-moi, pour commencer, de citer une définition de la vocation que Jules Monchanin donnait dans les années 1930 :

La vocation est un appel et un don : appel qui vient de Dieu, don qui est notre réponse. Plus l’appel est pressant et le don total, plein, plus la vocation est réalisée. Sous l’angle psychologique, c’est une unification de la vie par une valeur qui donne un sens à l’existence. Les vies stériles sont celles qui n’ont pas su choisir. La vocation est une option unifiante, c’est toujours un renoncement, toujours une option douloureuse : sacrifice nécessaire. Celui qui veut garder toutes ses figures n’en réalise aucune. L’intensité est fonction de l’étroitesse. Pour corriger cette étroitesse, il faut garder le sens de l’universel, être informé de ce qui se fait ailleurs. La vocation est élection et exclusion : mais option en vue d’une création.41

Je vais avoir l’occasion au cours de notre réflexion de revenir sur tel ou tel aspect de cette riche définition. Pour le moment, je n’en soulignerai qu’un seul : l’élection – dit encore autrement, l’inextinguible vocation que le Seigneur a mise en nous, ou encore, son « implacable appel » pour reprendre une expression magnifique qu’Henri de Lubac plaça au commencement de ses Images de l’Abbé Monchanin :

Images d’un homme qui se trouvait inexorablement chassé loin des images, pèlerin de la « voie hors des signes », ravi au désert par un « implacable appel », attiré par Celui qui n’est au cœur secret de tout que parce qu’Il est au-delà de tout, « dans la solitude ardente où Il se réfléchit lui-même et s’unifie lui-même… ».42

A l’opposé de ceci, un directeur spirituel de séminaire me disait récemment que la grande maladie de notre époque, qui fait de plus en plus de ravages dans le discernement, est notre incapacité de choisir. Nous sommes alors en suspension et en apesanteur comme des ânes de Buridan, incapables de nous décider entre tous les chemins de vie. Nous nous croyons libres parce que nous pensons que tout est encore possible – être marié ou prêtre, businessman ou moine… nous n’aimons pas qu’une possibilité nous échappe et nous ne réalisons même pas combien nous sommes enchaînés par notre indécision. Nous idéalisons au maximum chacune de ces vies, pensant toujours que celle que nous ne menons pas aujourd’hui serait plus confortable et propice à notre épanouissement personnel… Et face aux Himalayas inatteignables que notre imagination a façonnés, nous ne cessons de nous demander si nous serons fidèles jusqu’au bout en oubliant que ce sera Dieu lui-même notre fidélité… Et le temps passe inexorablement et nous vieillissons prématurément car tout ce qui n’est pas donné maintenant est perdu définitivement ! Oui, Monchanin a raison : « Les vies stériles sont celles qui n’ont pas su choisir »… Au contraire, je crois que discerner sa vocation, c’est être conduit dans ce lieu où nous réalisons combien le Seigneur, qui est un « feu consumant » (Dt 4, 24), a posé sa main sur nous comme il le fit pour Israël ou pour saint Paul. Découvrir sa vocation, c’est finalement découvrir l’« implacable appel » auquel nous ne pouvons pas nous soustraire même s’il est « terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant » (He 10, 31). Je crois que telle est précisément la vocation missionnaire qui est à part entière une vocation singulière dans l’Eglise. Je n’ai pas choisi cette vocation en la sélectionnant parmi d’autres dans un catalogue et en me disant que les karens seraient plus exotiques que les gaulois ! Au contraire, je n’ai pas pu faire autre chose que de répondre à l’appel inextinguible que le Seigneur a mis en moi d’être son apôtre en Asie et c’est pour cela que ma vocation est, en sa dimension la plus profonde, injustifiable – ou plutôt qu’elle n’a d’autre justification que Dieu lui-même.
Poursuivons encore un peu. Je trouve bien souvent que nous avons une conception très courte de la vocation car nous la conjuguons presque toujours dans un « passé proche ». Oui, j’ai su que j’avais la vocation et je suis entré au séminaire. Bientôt je deviendrai prêtre et finalement pour moi la vocation sera un vague souvenir de mes années d’étudiant quand je me demandais si j’allais entrer ou non au Missions Etrangères. Vous comprenez ce que je veux dire ici quand je pointe un angle de vue trop étroit sur le mystère de notre vocation. Au contraire, j’aimerais que nous considérions ce mystère dans ses dimensions maximales dans le passé et surtout dans le futur. En ce sens, je dirai que la vocation est un héritage et surtout une promesse. D’abord un héritage car la vocation n’est pas uniquement ma petite histoire entre moi et le Bon Dieu : elle est surtout le fruit de tout ce que j’ai reçu de tant et tant de personnes rencontrées, elle est la fécondité de la fidélité au Christ de tant et tant de chrétiens dont je suis moi-même en dette, elle est la résultante de toute l’aventure spirituelle d’une Eglise locale qui m’a enfanté au Christ depuis mon baptême – d’une Eglise qui, pour la France, nous précède de presque 1800 ans. En un sens, nous pourrions appliquer à notre propre vocation ce que Teilhard de Chardin disait de la longue préparation à la venue du Christ :

Les prodigieuses durées qui précèdent le premier Noël ne sont pas vides de Lui, mais pénétrées de son influx puissant. C’est l’agitation de sa conception qui remue les masses cosmiques et dirige les premiers courants de la biosphère. C’est la préparation de son enfantement qui accélère les progrès de l’instinct et l’éclosion de la pensée sur Terre. Ne nous scandalisons plus, sottement, des attentes interminables que nous a imposées le Messie. Il ne fallait rien moins que les labeurs effrayants et anonymes de l’homme primitif, et la longue beauté égyptienne, et l’attente inquiète d’Israël, et le parfum lentement distillé des mystiques orientales, et la sagesse cent fois raffinée des Grecs pour que, sur la tige de Jessé et de l’Humanité, la Fleur pût éclore. Toutes ces préparations étaient cosmiquement, biologiquement, nécessaires pour que le Christ prît pied sur la scène humaine.33

Vous pourriez croire que j’exagère dans l’orgueil en évoquant les racines cosmiques de notre vocation missionnaire. Pas de tout ! et je crois, au contraire, que ceci nous conduit à la plus radicale humilité. Nous ne sommes pas des commencements absolus mais nous sommes foncièrement des héritiers en dette infinie à l’égard de tous ceux qui nous ont précédés et pour lesquels nous éprouvons une gratitude sans mesure. Et la seule façon de « payer cette dette », c’est de répondre justement à notre vocation, de ne pas nous défiler devant elle. Nous retrouvons d’ailleurs ici la dimension d’interconnexion avec tous les vivants et toute la création qui est si prégnante chez nos frères bouddhistes. Nous ne sommes pas des monades jetées dans l’absurde mais, au contraire, les pierres vivantes et très singulières d’une communion sans limites. Le paiement de la dette nous conduit d’ailleurs à l’autre dimension temporelle de la vocation qui est, à mon avis, la plus essentielle : le futur. En effet, la vocation est un mystère qui vient. Je ne connais pas encore toute la figure de ma vocation : celle-ci se découvrira au fil du chemin même si, comme dans les sentiers de montagne, nous ne voyons jamais plus loin qu’au prochain virage ! C’est seulement à notre mort que nous percevrons la totalité de l’ampleur de notre vocation : « J’ai souvent pensé qu’on ne comprenait le sens de la vie qu’au moment de sa mort, si elle est lucide »44 , écrivait Monchanin. Et là encore, la mort ne sera pas un terme mais un nouveau commencement. En effet, si nous mettons sur nos images d’ordination « sacerdos in aeternum, prêtre pour l’éternité », ce n’est pas pour nous réfugier sur un piédestal mais pour dire que notre sacerdoce se continuera au ciel, notre mission se poursuivra d’une nouvelle façon, sûrement encore plus efficace car nous ne serons plus enchaînés aux limitations de notre condition spatio-temporelle. C’est bien ce qui explique la fécondité incroyable des saints des siècles après leur mort. Nous voyons clairement ce paradoxe dans la fécondité inépuisable aujourd’hui de Thérèse qui, pourtant, durant ses 24 courtes années, avait à peine quitté son petit Lisieux. La patronne des missions, qui écrivait qu’elle passerait son ciel à faire du bien sur la terre, nous rend puissamment sensibles à la dimension future de notre vocation ; elle écrivait d’ailleurs dans une lettre à notre confrère Adolphe Roulland : « Je compte bien ne pas rester inactive au Ciel, mon désir est de travailler encore pour l’Eglise et les âmes, je le demande au bon Dieu et je suis certaine qu’Il m’exaucera »45 .

Après ces premières considérations, nous devons aller plus loin dans la compréhension de la vocation missionnaire au sein de la catholicité en espérance de l’Eglise. Pour ce faire, j’aimerais revenir avec vous sur un texte bien peu connu qu’Henri de Lubac écrivit en 1941 pendant les heures sombres de la seconde guerre mondiale, peu après la défaite humiliante de notre pays en 1940. Cet écrit est justement appelé « Vocation de la France » et notre jésuite, enfoncé dans l’obscurité du présent, cherchait en lui à scruter le futur en revenant aux racines les plus profondes de notre pays dont jadis le légat pontifical Eudes de Châteauroux déclarait, lors de la consécration de la Sainte-Chapelle de Paris en 1248, qu’il était « le four où cuit le pain spirituel pour le monde entier ». En fait, pour de Lubac, nous pouvons parler sans aucune métaphore d’une véritable vocation de la France au cœur de l’Eglise et du monde :

Il existe, entre les destinées du christianisme dans le monde et les destinées de notre pays, un lien non sans doute absolument nécessaire mais un lien de fait très étroit. Ce lien est fondé sur l’histoire en même temps que sur une série d’affinités naturelles, qui sont le signe d’une véritable vocation.46

Beaucoup de traits de la vocation de la France devraient être ici évoqués. Je pense en particulier à la contemplation – à la quête ininterrompue du Mystère qui s’est accomplie dans les cloîtres de tous les monastères qui ont si puissamment modelé la géographie spirituelle de notre terre. Je pense encore à la charité – une charité souvent insurgée et rebelle qui, de Vincent de Paul à l’Abbé Pierre, n’a cessé de donner de la voix à la sainte colère de Dieu qui s’enflamme quand est maltraité l’immigré qui réside chez nous, quand est accablé la veuve ou l’orphelin ou qu’est trompé le pauvre parmi nos frères (cf. Ex 22, 20-24). Mais surtout, nous devons parler de l’universalisme missionnaire qui, depuis le baptême de Clovis, a manifesté l’entière fidélité de la France au catholicisme de l’Eglise. D’ailleurs, contre toutes les tentations sans cesse renaissantes d’un chauvinisme stérile qui est la caricature de notre vocation singulière, le cardinal de Lubac pouvait écrire que « le nationalisme français authentique n’est jamais replié sur lui-même. Il ne se satisfait pas en lui-même. Par une sorte de générosité expansive, il est toujours du même coup un universalisme »47 . En effet, ce ne sont pas seulement les idéaux révolutionnaires que les fils et les filles de notre pays ont propagés à travers le monde mais c’est surtout et avant tout : l’Evangile. Et nous avons de ceci un exemple éclatant ici-même à la rue du Bac, où depuis 350 ans presque 4300 prêtres sont partis en mission vers l’Asie en recevant pour 23 d’entre eux la palme du martyre et en connaissant pour 206 d’entre eux une mort violente. Chacun d’eux confirme la vocation singulièrement missionnaire de notre pays :

La vocation de la France est une vocation chrétienne, et cela en un double sens. Appelée dès son berceau au christianisme et formée longuement par lui, la France a reçu en outre un certain génie qui porte ses enfants, soit à répandre le christianisme autour d’eux, soit à propager dans le monde les grandes valeurs humaines que nous devons au christianisme. C’est ce que montrent certaines constantes de notre histoire et de notre tempérament national.48

Je suis sûr qu’en entendant ceci, vous vous rappelez le bienheureux fils de la Pologne qui jadis nous demandait : « France, Fille aînée de l’Eglise, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême ? France, Fille de l’Eglise et éducatrice des peuples, es-tu fidèle, pour le bien de l’homme, à l’alliance avec la sagesse éternelle ? » 49. Heureusement, d’ailleurs que sa voix puissante est venue nous sortir de l’amnésie qui est, non seulement une profonde ingratitude, mais aussi un véritable péché qui menace si souvent ceux qui ont tant reçu du Seigneur et auxquels il sera aussi tant demandé en retour. Vous comprenez d’ailleurs ici – pour ceux d’entre vous qui êtes français mais tous pourraient appliquer ceci à leur propre nation – que la justification de notre vocation missionnaire est la fidélité même à la vocation missionnaire de notre pays et à l’exigence de redonner sans mesure ce que notre peuple a reçu sans mesure. Nos frères d’Asie nous ont d’ailleurs si souvent réveillés en nous rappelant tout ce qu’ils attendent de notre Eglise – elle qui par « le mystère admirable de la Providence » a reçu comme « titre de fierté » celui de « Fille aînée de l’Eglise »50 .

Le détour que nous venons de faire par la France éternelle – et qui n’aurait sûrement pas déplu à Charles Péguy – nous entraîne à considérer théologiquement la vocation singulière des peuples au sein de la catholicité de l’Eglise. Je vous ai déjà dit que le Plérôme du catholicisme ne consistera pas en l’anéantissement des dons uniques que l’Esprit a faits à chaque civilisation mais qu’il sera plutôt une transfiguration dans laquelle chacune d’entre elles brillera par sa vocation singulière pour le bien de tous. Dit de façon imagée, ces vocations seront autant de vitraux uniques qui montreront comment la richesse du Mystère du Christ a pris racine dans le génie de chaque peuple ; et chacun des vitraux complètera tous les autres afin de diffracter l’unique lumière du Dieu-Trinité. Si vous voulez aller plus loin dans la compréhension de la vocation singulière des peuples, Jules Monchanin est assurément le meilleur auteur et une large part de sa réflexion lyonnaise, avant son départ pour les Indes en 1939, porta sur ce sujet. Je ne citerai de lui pour le moment que ces lignes :

Un saint grec, qui a incorporé la beauté de l’hellénisme et la pensée de Platon, comme Grégoire de Nysse, ne sera pas identique à un saint chinois, enraciné dans la terre de ses ancêtres et nourri de la sagesse confucéenne ; à un saint indien qui incarnera l’ascèse et la mystique intellectuelle de sa tradition ; à un saint primitif transposant sur le mode chrétien le rythme véhément et concentré qui l’habite. La beauté de l’Eglise est faite de toutes ces beautés éparses, sa sagesse sera la somme de ces sagesses : nous avons à prier pour l’avènement d’un Origène ou d’un Augustin indien. La communion des saints met en commun toutes les recherches, tous les renoncements, tous les épanouissements. Le Christ total étend et approfondit jusqu’à la fin des âges son Incarnation rédemptrice. L’Eglise, pleinement catholique quand elle sera coextensive à l’humanité, sera le corps parfait du Ressuscité : In mensuram aetatis plenitudinis Christi.51

Si je vous disais que la vocation missionnaire doit se comprendre au cœur de la catholicité de l’Eglise, vous saisissez maintenant que notre vocation est totalement au service de la vocation chrétienne insubstituable de chacun des peuples d’Asie. Yves de Montcheuil exprimait ceci très efficacement : « les missions apparaissent comme l’actualisation de la catholicité de l’Eglise : pas seulement en lui donnant des membres plus nombreux ou même qualitativement divers, mais en faisant éclater au grand jour toute la variété du Don divin » 52.

Si j’ai tenté de comprendre avec vous notre vocation en dehors des mesures étriquées de notre propre personne et en l’ouvrant dans un premier temps à de plus vastes dimensions temporelles, c’est pour aboutir maintenant à la conclusion que chacune de nos vocations missionnaires est indexée à la vocation ecclésiale des peuples d’Asie auxquels nous serons consacrés. Bien sûr, en tant que séminaristes, vous ne connaissez pas encore votre destination qui ne vous sera donnée qu’au jour de votre diaconat lorsque la promesse de célibat sera transfigurée en des épousailles ad vitam avec un peuple. Pour autant, je crois que mystérieusement vous êtes déjà façonnés par la vocation de votre épouse encore inconnue. Vous pouvez aussi dire très clairement combien vous êtes déjà en dette des Eglises et des peuples d’Asie qui, pour beaucoup d’entre vous, ont été les révélateurs de votre appel missionnaire. Un jour néanmoins viendra le temps de l’envoi et vous pourrez dire alors : « ma vocation, c’est la vocation de mon peuple » car vous serez définitivement élus et consacrés pour un peuple particulier. Votre vocation ne sera plus alors contaminée par mille éléments subjectifs mais elle sera remplie de l’objectivité de la vocation chrétienne de vos peuples, dont tel le Précurseur, vous œuvrerez à la lente parturition.
Je pourrais m’arrêter ici mais, puisque j’ai tenté de vous redonner toute la richesse de la réflexion de quelques hommes des brillantes années 1930, je voudrais évoquer brièvement les trois verbes par lesquels Monchanin déclinait la vocation missionnaire : assumer, purifier et transfigurer. Tout d’abord, dans le mystère de l’Incarnation du Christ, assumer profondément la singularité du peuple que vous servirez. Bien entendu, apprendre sa langue et aussi sa géographie et son histoire, mais surtout se passionner pour sa quête religieuse qui est majoritairement en Asie une quête non-chrétienne. Il est même urgent de cheminer par ce sentier le plus intime 53 avec vos peuples si vous voulez les comprendre de l’intérieur – d’autant plus que la religion n’est pas chez eux une option de la sphère privée ! Les connaissant ainsi comme un époux connaît son épouse, vous serez à même de discerner tous les dons que l’Esprit Saint a faits à ces peuples et vous verrez la façon dont le Christ les a déjà mystérieusement attirés à Lui :

Assumer : comme le Christ a assumé la nature humaine. « Il s’est fait ce que nous sommes afin que nous devenions ce qu’Il est ». Le missionnaire, au nom de l’Eglise, doit faire siennes les valeurs du peuple – de la civilisation – auquel il est envoyé. Il est ainsi configuré au premier moment de l’œuvre salvatrice, l’incarnation. Ce qu’on appelle « adaptation » n’est pas une tactique, mais découle de cette plus foncière assimilation qui est une exigence de la charité voulant s’incarner, elle aussi. Pour n’être point artificielle, l’assimilation se fera ab intus ad extra : spirituelle d’abord – recueillant toute « vérité captive » dans les religions non-chrétiennes ; puis intellectuelle, cherchant à penser le christianisme dans les modes propres à l’Inde, à la Chine, etc., – sensible – à travers l’art – concrète enfin, se conformant au mode et au niveau de vie de chaque peuple (adaptation proprement dite).54

Ce premier moment de double hospitalité – celle que vos peuples vous feront et celle que vous autres, prêtres chrétiens, ferez à vos peuples – devra se poursuivre dans un deuxième moment plus douloureux car il participe de la Passion du Sauveur – ce qui faisait dire à Monchanin que « la première fonction du missionnaire » est « de prendre sur soi la souffrance du peuple ou de la civilisation qu’il veut donner au Christ » 55 car il est, en quelque sorte, par sa propre passion vécue dans les innombrables souffrances de son existence, le signe avant-coureur de la vocation transfigurée de son peuple. Ce deuxième temps est donc celui du verbe purifier. Comprenez bien qu’il ne s’agit pas seulement ici de démasquer les erreurs que le péché a glissées dans chacune des cultures auxquelles nous serons envoyés. Plus profondément, Monchanin veut nous faire comprendre que nous devons rejoindre chacune d’entre elles dans sa propre Pâque, c’est-à-dire dans la « nuit obscure du renoncement » qu’elles devront connaître pour être intégrées au Plérôme du Christ car, comme il le soulignait au sujet de l’Inde :

Le mysticisme chrétien est trinitaire ou il n’est rien. La pensée hindoue, si profondément centrée sur l’Unicité de l’Un […] ne saurait être sublimée en pensée trinitaire sans une crucifiante nuit obscure de l’âme. Elle a à subir une métamorphose noétique, une passion de l’esprit.56

Ce moment de purification exige donc du missionnaire de se faire « compatient » ou, comme aurait dit Louis Massignon (1883-1962) : « otage » pour son peuple. C’est le mystère d’une charité qui est « substitution devant Dieu de soi à celui que l’autre est pour celui que l’autre sera à la Parousie »57 – mystère d’une compassion et d’une parturition douloureuses et transfiguratrices plus profond que le mystère de la souffrance et du mal que cette substitution assume :

Purifier. L’ombre du péché s’étend sur tout ce qui est de l’homme – toute valeur, tout humanisme doit être purifié de ses erreurs, déviations… Et c’est surtout en participant, par le plus profond de lui-même, aux douleurs et en réparant par les péchés du peuple qui devient le sien, que le missionnaire se configure au second moment de l’œuvre du salut : à la Passion Rédemptrice.58

Je sais bien qu’« une telle vision d’avenir, où la Croix couvre tout, risquerait de décourager » mais, comme le disait Monchanin à deux de ses filles spirituelles qu’il envoyait au cœur de l’islam, « c’est amoureusement que vous partagerez la Passion du Sauveur, votre vie toute entière devant être à la fois sous le signe du sacrifice et de l’amour » 59. Nous autres aux Missions Etrangères, entourés que nous sommes par nos frères martyrs, nous avons une certaine conscience du mystère de la croix – ce qui poussa Mgr Pierre-André Retord (1803-1858), le fameux évêque des martyrs du Viêt-Nam, à prendre pour devise ce verset du Stabat Mater : « Fac me cruce inebriari ». Nous savons aussi que la Grâce puissante du Seigneur est donnée au jour le jour et c’est pourquoi nous disons, au cœur des désolations et des consolations, « Vive la joie, quand même ! ». Et la joie, la grande joie qui nous habite, c’est justement celle du troisième verbe transfigurer – c’est l’espérance qui nous entraîne à consentir à tout pour que nos peuples entrent par leur vocation singulière insubstituable dans la communion définitive de l’Eglise toute illuminée par le mystère du Père, du Fils et de l’Esprit. Déjà, par une prière vraiment catholique, nous pouvons rejoindre ce terme promis et par la force de l’oraison implorer le Seigneur de consacrer pleinement à Lui tous ceux que nous servons.

Nous voici parvenus au terme de notre réflexion sur la vocation missionnaire – terme qui n’est, en fait qu’un commencement ! Je ne crois pas vous avoir apporté des réponses toutes faites pour répondre à ceux qui vous demandent de justifier votre départ en Asie. Je pense plutôt que le silence est souvent la réponse la plus adéquate dans un premier temps pour conduire ensuite à une contemplation plus vaste du mystère de l’Eglise car si souvent, nous manquons tellement de hauteur dans notre vision, nous manquons tellement de souffle dans nos existences… Ecoutons encore une fois Monchanin pour ressaisir tout le chemin parcouru :

Notre tâche est de méditer incessamment pour mieux en vivre, ce dogme si un, si plein, si débordant, du Corps mystique. Cette grandeur qui nous confond et qui doit nous jeter dans l’adoration, c’est que Dieu ait voulu avoir besoin de nous et peut-être nous choisir pour que nous coopérions à l’avènement de son Royaume, à l’édification de son Corps ; pour que nous prolongions sa Passion, en prenant sur nous les souffrances du peuple que nous allons évangéliser ; pour que nous contribuions dans la même mesure à faire luire sur ce peuple quelque chose de la Gloire pascale et de la Joie pascale, en cet Amour dans lequel tous, nous sommes un, comme le Père, le Verbe et l’Esprit sont consommés dans l’Unité.60

C’est une fois que nous avons contemplé de manière vraiment catholique la réalité de l’Eglise présente et à venir, que nous pouvons comprendre à quelle vocation nous avons été appelés. Et cette vocation, elle est déjà notre visage d’éternité : au terme du chemin se dessinera notre figure la plus singulière par laquelle nous serons devenus une pierre précieuse insubstituable dans la grande fresque du Plérôme. D’ailleurs tout ce qui sera singulier en nous sera en même temps le reflet de la totalité universelle de la communion des saints – c’est pour cela qu’enfoui au fin fond du Sahara, Charles de Foucauld osait s’appeler le « petit frère universel ». Pour nous autres missionnaires, notre vocation d’éternité sera intimement unie à la vocation de chacun des peuples auxquels nous serons consacrés :

La communion des saints prendra une figure concrète dans la communion du peuple que nous aurons choisi, car l’agapè sur le plan de l’Eglise totale est trop vaste pour que nous puissions la réaliser. Il nous faut des images réduites de la communion des saints. L’image de la terre de notre vocation s’offre d’abord.61

Cette singularisation en un peuple déterminé, qui est le gage même de l’intensité de notre vie missionnaire, pourrait sembler tout à coup un rétrécissement de l’ample vision du catholicisme que je vous ai livrée. Pourtant, tout en reconnaissant mes limitations humaines qui semblent m’empêcher concrètement d’accomplir le désir de Thérèse d’« annoncer l’Evangile dans les cinq parties du monde et jusque dans les îles les plus reculées » et d’« être missionnaire non seulement pendant quelques années » mais de « l’avoir été depuis la création du monde » et de « l’être jusqu’à la consommation des siècles… » 62, je sais aussi qu’en me donnant profondément à un peuple singulier et en l’aimant par toutes les fibres de mon être, je serai alors capable de rejoindre tous les autres peuples. L’explication de cette ruse de l’Esprit se trouve justement dans la fraternité qui nous unit et celle-ci dépasse encore nos simples personnes avec leurs affinités électives. En effet, selon « une magnifique spiritualité de l’amitié en fonction du Corps mystique », je peux dire que l’amitié véritable est la « saisie de la vocation des autres » et le pressentiment de la vocation unique et inextinguible à laquelle le Seigneur les a appelés. Nous comprenons alors que « le lien entre amis » doit « être la conspiration des vocations »63 . Plus concrètement parlant, comme être humain, je peux ressentir une proximité plus étroite avec tel ou tel confrère parce que nous partageons des mêmes goûts personnels, des mêmes aspirations spirituelles… mais cette proximité ne prend son sens véritable que lorsque moi, prêtre en Inde, je découvre que mon frère prêtre en Chine complète ma vocation appelée à être vraiment catholique et qu’il me permet, par sa mission dans une autre civilisation, de retrouver dans toute son ampleur le sens de l’universel. C’est encore ce qu’écrivait Monchanin dans une très belle formule – lui qui était lié au destin de son alter ego en Chine et de ses filles spirituelles à travers le monde : « Il ne faudrait pas oublier les autres terres. Il nous est précieux d’avoir d’autres terres pour lier dans la gerbe de nos offertoires, à l’épi que nous avons choisi, les épis de tous les autres peuples, afin d’en faire un seul pain »64 .
Surtout, je ne peux que vous confirmer à nouveau dans votre vocation missionnaire et vous encourager à en être, en toute humilité, très fiers. C’est en effet à la mesure de votre passion, de votre joie et de votre enthousiasme que vous donnerez la plus belle réponse à la question « Pourquoi sommes-nous missionnaires ? ». Et ici, je ne fais que vous redire à mon tour ce que le Bienheureux Jean-Paul II nous disait jadis :

De Rome, de la Ville de Pierre et de Paul, le Pape vous accompagne avec affection et, paraphrasant une expression de sainte Catherine de Sienne, il vous dit : « Si vous êtes ce que vous devez être, vous mettrez le feu au monde entier ! ». 65

Père Yann Vagneux, mep
Février 2012 

 

1 - J. MONCHANIN, « Un itinéraire personnel et un dessein missionnaire », Théologie et spiritualité missionnaires, Paris 1985, 38.
2 - Jules Monchanin, prêtre de Lyon, fut, avec le jésuite Henri de Lubac et bien d’autres noms, l’un des phares du renouveau spirituel, intellectuel, missionnaire de la capitale des Gaules dans les années 1930. En 1939, il quitta la France pour l’Inde où il vécut jusqu’en 1957, fondant en 1950 l’âshram du Shantivânam, lieu précurseur de la rencontre du christianisme avec l’hindouisme.
3 - H. DE LUBAC, Le fondement théologique des missions, Paris 1945, 11.
4 - H. DE LUBAC, Le fondement théologique des missions, 16.
5 - J. MONCHANIN, « Essai de spiritualité missionnaire », Théologie et spiritualité missionnaires, 164.
6 - F. FAUCONNET-BUZELIN, Les porteurs d’espérance, Paris 1999. Les deux prêtres des Missions Etrangères, Nicolas Krick et Augustin Bourry furent assassinés en 1854 à Sommeu au Tibet. Ils sont considérés par les chrétiens d’Arunâchal Pradesh comme les pères de leur église.
7 - THERESE DE LISIEUX, Manuscrit B, 3v.
8 - THERESE DE LISIEUX, Manuscrit B, 2v.
9 - Lettre de Charles de Foucauld à l’Abbé Caron du 8 avril 1905.
10 - H. DE LUBAC, Le fondement théologique des missions, 40-41.
11 - BENOIT XVI, Méditation au cours de la première congrégation générale de l’assemblée spéciale pour le Moyen-Orient du Synode des évêques, 11 octobre 2010.
12 - H. DE LUBAC, Images de l’Abbé Monchanin, Paris 1967, 44.
13 - Cf. l’hymne de la Dédicace : « Jérusalem, ô ville sainte, bienheureuse vision de paix, toi qui t’élèves dans les cieux, construite de pierres vivantes ».
14 - CONCILE ŒCUMENIQUE VATICAN II, Lumen gentium 13.
15 - J. MONCHANIN, « Religions et civilisations indiennes », Mystique de l’Inde, Mystère chrétien, Paris 1974, 85.

16 - J. MONCHANIN, « Corps mystique et missiologie », Théologie et spiritualité missionnaires, 58.
17 - Cf. Y. VAGNEUX, Co-esse. Le Mystère trinitaire dans la pensée de Jules Monchanin - Swâmi Paramârûbyânanda (1895-1957), thèse de doctorat en théologie sous la direction des professeurs Paul Gilbert, s.j. et Luis Ladaria, s.j, Université Pontificale Grégorienne, Rome 2011.
18 - H. DE LUBAC, Méditation sur l’Eglise, Paris 1953, 206.
19 - CYPRIEN DE CARTHAGE, De oratione dominica, 23 : « le peuple est rassemblé dans l’unité du Père et du Fils et de l’Esprit ». Cette citation capitale fut reprise dans Lumen Gentium 4. Elle reflète l’ecclésiologie de communion du Concile Vatican II qui fut ressaisie en 1992 dans le document de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi : Communionis notio.
20 - CONCILE ŒCUMENIQUE VATICAN II, Lumen gentium 13.
21 - Cf. H. DE LUBAC, Catholicisme. Les aspects sociaux du dogme (1938), Paris 1952, 256 : « Voir dans le catholicisme une religion parmi d’autres […], c’est se tromper sur son essence […]. Le catholicisme est la Religion. Il est la forme que doit revêtir l’humanité pour être enfin elle-même. Seule réalité qui n’ait pas besoin pour être de s’opposer, il est donc le contraire d’une “société close” mais ici catholicisme désigne moins un “contenu” qu’un “esprit” ».
22 - Y. DE MONTCHEUIL, Aspects de l’Eglise, Paris 1962, 70-71.
23 - Lettre de J. Monchanin à E. Duperray du 3 juin 1953, in F. JACQUIN, Une amitié sacerdotale, Bruxelles 2003, 211. Si, dans notre réflexion sur la catholicité de l’Eglise, nous avons mis l’accent sur la dimension eschatologique de l’incorporation des nations païennes au Corps mystique du Christ, nous ne pouvons passer sous silence le fait qu’il s’agit d’une greffe de l’olivier sauvage sur l’olivier franc d’Israël (cf Rm 9, 24). Nous devrions alors amplifier notre méditation avec une considération de la racine juive du Plérôme ecclésial ou, pour reprendre les termes de Monchanin, de la « crypte judaïque » à l’intérieur de la « cathédrale catholique ». Ceci nous donnerait alors une définition de la catholicité de l’Eglise, non plus en son terme mais en son origine. Cf J. M. LUSTIGER, La promesse, Paris 2002, 16 ; « Puisqu’il le faut… », L’alliance, Paris 2010, 43 : « Quand on a dit que l’Eglise est “catholique”, cela vient d’un mot grec : kath’olon, “ selon la totalité”, ce qui veut dire : “selon la totalité des juifs et des nations”. Ce qui est différent du mot “universel” qui évoque simplement la totalité des nations. Dans les traductions, on traduit facilement un mot pour l’autre. Notamment dans la traduction du Credo, les protestants ont parfois gommé le mot “catholique” pour ne garder que le mot “universel”. L’universalité signifierait alors simplement l’universalité horizontale, comme les Nations unies. […] Alors que kath’olon, “ selon la totalité” en grec, signifie le qahal formé “des juifs qui ont reçu l’élection” et “des nations païennes qui ont accès désormais à l’élection”. La “totalité” de l’humanité selon Dieu, c’est Israël et la nations qui doivent finalement être réunies dans l’unique Alliance ».
24 - J. MONCHANIN, « La vocation d’Abraham », Ad Lucem (juin-juillet 1961), 15.
25 - J. MONCHANIN, « L’hindouisme », Mystique de l’Inde, Mystère chrétien, Paris 1974, 66.
26 - Cf. IGNACE D’ANTIOCHE, Lettre aux smyrniotes VIII, 2 : « Là où paraît l’évêque, que là soit la communauté, de même que là où est le Christ Jésus, là est l’Église catholique ».
27 - H. DE LUBAC, Vocation de la France, Le Puy 1941, 20.
28 - H. DE LUBAC, Le fondement théologique des missions, 30-31. Is 49, 20 : « L’endroit est trop étroit pour moi, fais-moi une place pour que je m’installe ».
29 - J. MONCHANIN, « Essai de spiritualité missionnaire », Théologie et spiritualité missionnaires, 164.

30 - Cf. G. AGAMBEN, Le temps qui reste. Un commentaire de l’épître aux Romains, Paris 2000.
31 - JEAN-PAUL II, homélie pour la veillée avec les jeunes durant la XVe Journée Mondiale de la Jeunesse, Tor Vergata, 19 août 2000.
32 - J. MONCHANIN, homélie inédite pour la prise d’habit de Sœur Marie-Abraham, 22 mai 1938.

33 - J. MONCHANIN, « Religions et civilisations indiennes », Mystique de l’Inde, Mystère chrétien, 85-86.
34 - F. HADJADJ, A quoi sert de gagner le monde ?, Paris 2004.
35 - H. DE LUBAC, Le fondement théologique des missions, 51.

36 - H. DE LUBAC, Le fondement théologique des missions, 43-44.
37 - J. MONCHANIN, « Un itinéraire personnel et un dessein missionnaire », Théologie et spiritualité missionnaires, 38.
38 - MERE VERONIQUE, Conférence inédite sur le Swâmi du 26 août 1974.
39 - PAUL VI, « Audience générale du 9 décembre 1964 ».
40 - H. DE LUBAC, Le fondement théologique des missions, Paris 1945, 43.

41 - J. MONCHANIN, note inédite : « Notre vocation ».
42 - H. DE LUBAC, Images de l’Abbé Monchanin, Paris 1967, 9. Les citations entre guillemets sont de Jules Monchanin.
43 - P. TEILHARD DE CHARDIN, « Mon Univers », Science et Christ, Paris 1965, 89.
44 - J. MONCHANIN, homélie inédite pour la prise d’habit de Sœur Marie-Abraham, 22 mai 1938.
45 - Lettre de Thérèse de Lisieux à Adolphe Roulland, mep, du 14 juillet 1897.
46 - H. DE LUBAC, Vocation de la France, Le Puy 1941, 15-16.
47 - H. DE LUBAC, Vocation de la France, 18.
48 - HENRI DE LUBAC, Vocation de la France, 16.
49 - JEAN-PAUL II, Homélie au Bourget, 1er juin 1980.
50 - JEAN-PAUL II, Homélie au Bourget, 1er juin 1980.
51 - J. MONCHANIN, « Essai de synthèse : Santé, Sagesse et Sainteté », in Médecine et éducation, Lyon 1934, 223-224. Cf. Ep 4, 11-13 : « C’est lui qui a donné aux uns d’être apôtres, à d’autres d’être prophètes, ou encore évangélistes, ou bien pasteurs et docteurs, organisant ainsi les saints pour l’œuvre du ministère, en vue de la construction du Corps du Christ, au terme de laquelle nous devons parvenir, tous ensemble, à ne faire plus qu’un dans la foi et la connaissance du Fils de Dieu, et à constituer cet Homme parfait, dans la force de l’âge, qui réalise la plénitude du Christ ».
52 - Y. DE MONTCHEUIL, Aspects de l’Eglise, Paris 1962, 177.
53 - Nous pouvons ici comprendre notre vocation comme mariage très intime avec un peuple à partir de la devise missionnaire que Jules Monchanin donna au jésuite Pierre Ceyrac (né en 1914) : « Je voudrais terminer cette courte évocation d’un homme que j’ai profondément admiré et aimé sur une note plus personnelle. C’est lui qui m’avait suggéré, au cours d’une de ces longues conversations qui se prolongeaient tard dans la nuit, pour devise de ma vie missionnaire les mots de Ruth la Moabite à sa belle-mère Noémi, qui lui conseillait de repartir pour son pays de Moab : “Ne me presse de t’abandonner et de m’éloigner de toi car où tu iras, j’irai, où tu demeureras, je demeurerai. Ton peuple sera mon peuple et ton Dieu sera mon Dieu”. Je ne doute pas que ce fut aussi sa devise missionnaire… Pour lui, la vie missionnaire était une kenôsis et une incarnation, le choix total et pour toujours d’un nouveau peuple et d’un nouveau pays, d’une nouvelle manière d’être et de vivre » (lettre inédite de P. Ceyrac du 25 juillet 1987 à F. Jacquin).
54 - J. MONCHANIN, « Perspectives missionnaires » (1939). Notons que, pour Monchanin, ce qui fut appelé récemment « inculturation » doit partir du plus intime de l’expérience spirituelle d’une civilisation – ab intus ad extra – et non se contenter d’adaptations formelles et extérieures.
55 - Cf. J. MONCHANIN, note inédite : « Philosophie de la douleur » : « Les saints participent au mystère du Christ. Leurs souffrances sont de compassion et leurs joies, joie pascale. Non consolation mais transsubstantiation de la douleur […] Non seulement ils acceptent leur propre douleur mais ils assument dans la mesure que Dieu veut celle de leurs frères […] Par eux, dans le Christ, les souffrances stériles deviennent fécondes. La première fonction du missionnaire n’est-elle point de prendre sur soi la souffrance du peuple ou de la civilisation qu’il veut donner au Christ ? ».
56 - J. MONCHANIN, « La quête de l’Absolu », Mystique de l’Inde, Mystère chrétien, Paris 1974, 135.
57 - J. MONCHANIN, « La charité », De l’esthétique à la mystique, Paris 1967, 118.
58 - J. MONCHANIN, « Perspectives missionnaires ».
59 - J. MONCHANIN, Homélie pour le départ de C. Bouiller et de L. Chuzeville à Bou-Sâada le 19 octobre 1937.
60 - J. MONCHANIN, « Corps mystique et missiologie », Théologie et spiritualité missionnaires, Paris 1985, 49.
61 - J. MONCHANIN, « Corps mystique et missiologie », Théologie et spiritualité missionnaires, 48-49.
62 - THERESE DE LISIEUX, Manuscrit B, 2v.
63 - J. MONCHANIN, « Corps mystique et missiologie », Théologie et spiritualité missionnaires, 47
64 - J. MONCHANIN, « Corps mystique et missiologie », Théologie et spiritualité missionnaires, 49. Monchanin faisait ici référence à une belle prière des premiers chrétiens : « De même que ce pain rompu était dispersé sur les collines et que, rassemblé, il est devenu un, qu’ainsi soit rassemblée ton Eglise des extrémités de la terre dans ton Royaume » (Didachè IX).
65 - JEAN-PAUL II, homélie pour l’eucharistie dominicale avec les jeunes durant la XVe Journée Mondiale de la Jeunesse, Tor Vergata, 19 août 2000. Cf. CATHERINE DE SIENNE, Lettre 368.

 


 

 

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