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Chemins interieurs, par le Père David SCHOCKAERT

Si vous pensiez que les bouddhistes avaient l'apanage de la meditation silencieuse, et bien, lisez ce qui suit !!! Ma pratique chretienne de la meditation silencieuse m'a deja permis bien des echanges avec des bouddhistes Thailandais ! Bonne lecture, et mieux encore: lancez vous !

Je vais cette fois-ci vous partager un aspect de la vie chretienne que peu connaissent: un bout de chemin interieur. Une experience spirituelle. Un écho de méditation silencieuse.

Le cadre

Auparavant, sachez que ce “bout d’experience méditative” a été coloré par un livre que je vous conseille: “Anna et Mister God”, de Fynn. L’histoire tendre, profonde, scientifique et poétique de la rencontre entre Mr Fynn et une petite fille extraodinaire de 5 ans, qui a le chic pour vous “retourner de l’interieur”, comme elle dit, et de nous faire reconsidérer notre vision de “Mister God”. Exemple: je me suis longtemps demandé comment concevoir cette affirmation de Jesus “Je suis dans le Père et le Père est en moi”ou “Demeurez en moi comme moi en vous”. La logique semble exploser: comment puis-je être en Dieu en même temps que Dieu est en moi? Comment être en même temps dans le coeur de Dieu (jusqu’ici ca va: je peux penser à un petit cercle dans un grand, ou un bébé dans le ventre de sa mère, ou a moi, absorbé dans le miserere d’Allegri), et être le réceptacle du coeur de Dieu (alors là, ca va plus)? Eh bien, Anna a cette image: deux anneaux l’un dans l’autre, perpendiculaires: l’un passant au coeur de l’autre et l’autre passant au coeur de l’un. Comme deux alliances inséparables. Ou deux maillons d’une chaine –c’est solide une chaine.

Cette lecture accompagne une nouvelle étape pour moi, en terre de mission: je viens d’arriver pour quelques mois dans les montagnes Karen du Nord Ouest de la Thailande. Une nouvelle culture, une nouvelle langue où découvrir Dieu et essayer de Le dire… Pour l’anecdote, il n’y pas l’électricité au village. Ni de barrière aux sourires.

C’est dans ce contexte que, ces temps-ci, je médite. Ou que je fais oraison. Ou que j’entre en moi-même en présence du Seigneur. Ou que je reponds au rendez-vous du coeur de Dieu. Appelez cela comme vous voulez. La beauté du lieu, le silence d’un village de montagne, la pure gentillesse ambiante rend la chose presque naturelle. Comme s’il s’agissait de communier au lieu.

Les phases de la méditation

D’abord la première phase de méditation, physique: bonne position corporelle, appui sur la respiration pour relaxer le corps puis l’esprit. Ensuite, se laisser emmener par le Saint Nom du Seigneur Jesus, doucement repete, pour descendre, ou plutot monter, en Dieu.

Comme d’habitude, les trois ‘décentreurs’ tentent de me faire devier de ce chemin ascentionnel: ceux du passé (les souvenirs), ceux du present (l’imagination, la reflexion, les sensations) et ceux du futur (les projets). Cette fois, je suis aidé par le double anneau d’Anna dont l’image me traverse: Jesus est au centre de moi, je suis au centre de Jesus. Non, ce n’est pas exact: Jesus est bien au centre de moi, mais je ne pretends pas être tout entier plongé en Jesus. Il y a des bouts de moi qui flottent, remontent, replongent (les trois decentreurs). Mais bientot me vient cette vérité, comme une évidence: le centre de moi et le coeur de Dieu vaquent, en secret.

Je me retrouve comme un ami commun à un gars et une fille, qui a senti qu’un “truc” pouvait se passer entre eux, et qui les met en presence, en se retirant lui-même. Ou bien comme un agriculteur qui a arraché l’herbe, retourné la terre, mis la graine et arrosé, et qui maintenant laisse la terre et la graine à leurs affaires. En clair: comme je sais que l’essentiel se passe a l’insu de mes sens, c’est sans tension que je m’efforce de rester en presence de Dieu, c’est en douceur que je resiste aux 3 decentreurs. L’essentiel se passe entre mon coeur et le Seigneur. Ste Therese d’Avila, maitre d’oraison s’il en est, developpe beacoup cette experience de non-ressenti, accompagné de la foi (ou parfois de l’évidence) que l’essentiel est en train de se passer de l’autre coté du rideau. Entre terre et graine, quand le laboureur est rentré. Entre gars et fille quand l’ami s’est eclipsé. Même s’il mon esprit fait brievement attention a un moustique, un rire d’enfant ou un mail a ecrire, Dieu vaque dans mon “coeur” comme disent les peres d’Orient (enfin, vu de Thailande, les peres de Russie restent des peres d’Occident, mais bon); Dieu s’affaire dans mon “homme spirituel”, mon “homme interieur” comme dit St Paul (cf Gal6,1 et 2 Co 4,16).

Ce qui se passe là, au-tréfond de moi-même doit être prodigieux, cosmique, divin (ah ben oui, justement) ! En aurai-je un jour la conscience claire? Je ne sais. Ce serait alors une grâce, non pas le fruit d’une ascese, et, disent les Maitres, ceux qui la recoivent n’en font pas étalage (non plus que les moines bouddhistes lorsqu’ils atteignent des états de méditations qui les fait leviter). En verrai-je un jour les fruits? Certains fruits, oui, c’est sûr, ceux qui pousseront sur moi. Quant aux fruits portés dans le reste du monde et du temps, ca… Mais n’anticipons pas (comme disait Mathusalem quand on lui parlait de la retraite des vieux –F. Renaud)

La dernière étape de la méditation c’est de rendre grâce, de se lever et de “retourner en Galilée”, à savoir, reprendre le cours de sa vie. Sachant que, un jour, peut-être, je l’espère, cours de la vie et temps de méditation seront indissociables, comme le feu dans le métal rougi.

Pourquoi méditer ? Le coeur comme maison au soleil

Justement, parlons de la vie dans son cours. Le coeur de Dieu n’est-il pas toujours en affaire avec le centre de moi, 24h/24? Certainement, mais pas avec la même efficacité. Il en va de ma liberté, si chère au Seigneur (c’est lui qui l’a voulue). Je m’explique.

Prenons une maison. Voyez la maison? Bon, fermez volets et portes, et placez-la sous le soleil. Maintenant entrez à l’intérieur. ’Fait noir, hein? Et pourtant vous sentez certainement que la maison est sous le soleil et non pas en pleine nuit: de la lumière filtre dans les interstices des volets; on sent un peu l’atmosphere se réchauffer…

Cette maison fermée, c’est le coeur qui ne fait pas oraison, qui ne s’ouvre pas à Dieu. Certes, il recoit de Dieu une partie de Ses bienfaits (qui peuvent déjà donner de beaux fruits: voyez quels bons hommes peuvent être certains athées), mais ce n’est rien par rapport au coeur qui s’ouvre à Dieu: faire oraison c’est ouvrir portes +volets+ fenêtres de la maison-sous-le-soleil, afin que lumière et chaleur entrent à plein. C’est permettre à Dieu d’entrer à plein. Autoriser Dieu à faire pleinement affaire avec notre coeur. C’est mettre en presence mes deux amis. C’est préparer la terre et lancer la graine.

A-t-on déjà vu un rayon de soleil forcer un volet? Une petite léchouille de chaleur enfoncer une porte? Dieu ne force rien. Il est à notre porte et il frappe dit l’Apocalypse (et dans l’illustration qu’en a faite Ste Thérése de Lisieux, il n’y a pas de poignée extérieure a notre porte cordiale).

Mais attention, il n’est pas dehors, là, les bras ballants (les Bras ballants, soyons respectueux), attendant que j’ai l’idée, l’envie, l’énergie d’ouvrir portes et volets – de m’ouvrir a Lui, de faire oraison ! Dieu, dit le Fynn d’Anna, est comme cette mère qui dépose bébé et recule de deux pas, pour l’inviter à venir à elle, en l’encourageant de tout son corps. Alors bébé a l’idée, l’envie, l’énergie d’essayer d’avancer. Et decide (peut decider) de le faire.

Comment Dieu peut-il nous encourager à nous ouvrir a lui? Ca peut-être une envie de silence, un vide intérieur à combler, un élan vers ‘en haut’, un témoignage qui donne envie d’essayer, un manque de vérité qui nous pousse à chercher, une vie dispersée –explosée- a laquelle on veut donner sens, une lecture au hasard, un besoin de paix, de consolation ou de joie authentique… et toutes les raisons que l’on entend par exemple dans la bouche de ceux qui demandent le baptême. La créativité du Créateur est infinie.

Et juste après ça ?

J’ai encore bien le sentiment que, lorsque je quitte mon coussin d’oraison, eh bien je ferme des volets à ma maison intérieure. Je ne crois pas que je ferme tout, car je suis relativement ouvert au Seigneur dans mon quotidien. Mais j’en ferme, c’est bien net. Je suis moins réceptif au Seigneur quand je plante des feuilles de moutardes avec 15 enfants du village, quand je vérifie à la bougie si des moustiques se sont glissés, mutins, sous ma moustiquaire, ou que j’apprends quelques mots de Karen, affalé tranquille à même le plancher!

Un premier objectif, dans la vie spirituelle, serait de parvenir à ce que le centre de moi et le coeur de Dieu soient compagnons du quotidien. Dans une “hyper conscience de la présence de Dieu” comme l’exprime le P. Pacek, un confrère MEP, maitre spirituel. Dans un premier temps, ça serait possible par des exercices, des efforts (la prière de Jésus par exemple, ou une recherche incessante d’occasions de dire merci au Seigneur, ou de confier des gens au Seigneur). Puis, en fruit de persévérance et de grâce, ça deviendrait comme une vertu, ce serait naturel: il me serait évident, quelle que soit l’activité en cours, que le coeur de Dieu et le centre de moi sont en conférence 24h/7.

Sur ce chemin, je pourrais commencer a repérer les fruits que porte cette conférence continue entre mon coeur et celui de Dieu. Même avant de les expérimenter, il est naturel de croire que la méditation va porter des fruits. Cela peut même être (au début) ce qui nous motive à méditer (je cherche la sérénite, par ex.). Si c’est naturel d’attendre des fruits, c’est que tout acte d’amour vrai est fécond. Et la rencontre entre mon coeur et le Coeur de Dieu n’est qu’une affaire d’Amour.

Les fruits sur moi d’une part: mon humeur, mon caractère, mon corps, mes attitudes, mon regard sur les autres, mes décisions, mes relations, mes capacités (exemple de nouvelle capacité développée grâce à l’oraison : l’empathie profonde, jusqu’au “discernement des esprits”chez les autres). Jésus dit dans l’Evangile de Jean que pour porter des fruits, une branche doit souvent d’abord être émondée: ce qui veut dire, par exemple, que, pour que les fruits du compagnonnage quotidien coeur-Coeur transforment ma manière d’être en relation, cela peut passer par une période décapante… C’est dire que dans le chemin spirituel on ne devient pas forcement tout doux tout mou tout onctueux: la tempête fait partie du chemin. La méditation nous transforme autant en silence que dans la tempête. Mais quelque impressionnantes que peuvent être les vagues de tempête, il y aura toujours, au fond, une étonnante et paradoxale paix, s’il s’agit bien de l’émondage dont parle Jesus. Au risque de superposer les images, les deux anneaux sont toujours indissociablement l’un dans l’autre, même en plein vent.

Bon, reprenons: (1) par la prière silencieuse, je laisse mon centre de moi et le coeur de Dieu vaquer à leur Hautes Occupations. Mais au sortir de la méditation, je reprends tout ou partie de mon coeur. (2) Je parviens, par ascèse au début, naturellement ensuite, et aidé par la grâce toujours, à laisser mon coeur avec le Seigneur en permanence. (3) Je peux commencer à repérer sur moi les fruits de ce compagnonnage interieur, spontanément et joyeusement (je peux me découvrir subitement plus patient par exemple), ou bien dans la douleur et la paix.

(4): la méditation porte des fruits à l’extérieur de moi: ne dit-on pas qu’un âme qui s’élève, élève le monde? Il peut arriver qu’on observe certains de ces fruits. On peut par exemple constater qu’après une temps de méditation particulièrement profond, un malade guérit, une situation internationale se débloque, etc. Oh, on criera ( à soi-même) à la coincidence, mais un évêque a dit une fois “si je constate des coincidences comme ca à chaque fois que je prie, et bien je continue à prier”. Autrement dit, on touche là à la communion des saints, ce type de relation extraordinaire que le Seigneur Jesus a mis en place, sur une idée originale du Père, en envoyant son Esprit Saint. Relation qui fait que tout être humain est relié aux autres et à Dieu, comme de l’intérieur, ou “du supérieur”, par un Dieu qui est descendu jusqu’à nous et, plus bas encore, jusqu’à visiter la mort et les morts pour être bien sûr que tout, tout, tous soient reliés en Lui. Un lien universel plus puissant que la mort même, car ce lien existe avec ceux qui sont déjà au-delà. Un lien sur lequel peut courir l’amour partagé…

Le point numéro (5) c’est quand mon coeur s’offre à s’effacer pour que celui de Dieu prenne sa place. “Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi” écrit St Paul (Gal 2,20). Alors là… Alors là…

Remarque importante: ces 5 points ne sont pas forcéments chronologiques. Le Seigneur peut nous faire goûter à l’un et à l’autre selon sa grâce. De notre côté, notre motivation ou les événements de la vie peuvent nous faire passer de l’un à l’autre…

 

Charles de Foucault (je crois) a dit: vouloir aimer c’est déjà aimer. Parfois, avancer sur le chemin spirituel n’est pas a la portée de notre réalisation, mais il peut rester la volonté d’avancer, et elle est précieuse aux yeux du Seigneur. J’ajoute que parfois, même la volonté n’est plus à notre portée: reste alors la foi qui nous fait espérer dans l’amour: “Je suis dans tes bras, Seigneur”. Et la foi nue, dit la lettre aux Hébreux, suffit à nous rendre juste, c’est-à-dire a nous ajuster à Dieu, ou, dit autrement, à nous faire avancer sur le chemin spirituel.