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Les minorités ethniques des marches tibétaines face aux missionnaires

Dans le cadre Missions du toit du monde, organisée par les Missions Etrangères de Paris, Stéphane Gros, docteur en anthropologie et chercheur au CNRS, a donné une conférence sur les minorités ethniques tibétaines face aux missionnaires. Après avoir expliqué le contexte tibétain du XIXème siècle, il a retracé l’œuvre des missionnaires et les difficultés qu’ils ont rencontré.

Quelle situation les premiers missionnaires au Tibet ont-ils découverte ?

 

« Quand les premiers missionnaires MEP arrivent dans la province du Yunnan, au Sud-ouest de la Chine, en 1854, ils rencontrent des Tibétains ainsi que des ethnies Bai, Naxi, Lissou, Nung et Drung. J’essaie de comprendre le paysage culturel et religieux auquel les premiers missionnaires de la Mission du Tibet ont été confrontés. Arrivés au nord-ouest du Yunnan à la frontière du Tibet, ils ont fait face à un contexte de mixité culturelle et religieuse, née de la rencontre entre trois cultures (tibétaine, drung et nung).

Les conditions de vie dans cette région montagneuse étaient rudimentaires: les Drung par exemple, relativement isolés, étaient des essarteurs dont les activités agriculturales permettaient à peine d’assurer la subsistance des communautés. L’habitat était relativement dispersé et les villages comptaient peu de maisons, dont la plupart étaient des huttes construites à même le sol ou bâties sur pilotis. On pourrait parler de populations tribales, parce que le niveau de centralisation politique était quasi inexistant et que les ensembles villageois ne dénombraient qu’une vingtaine de maisons, où quatre générations se côtoyaient. Contrairement aux tibétains, les Drung (comme les Nung) pratiquaient une religion animiste ou chamanique, et pratiquaient des sacrifices, comme le sacrifice annuel du bœuf. Les populations présentaient une stabilité relative, en raison du cloisonnement imposé par le relief, mais les missionnaires ont joué un rôle important dans le développement d'un réseau de sentiers, afin de faciliter les déplacements d'une vallée à l'autre.

 

 

Dans cette région, les influences chinoise et tibétaine se rencontraient. En réalité, l’influence culturelle et religieuse tibétaine (notamment propagée par le bouddhisme tibétain), ainsi que politique, se faisait plus fortement sentir. Quant à l’influence venant de l'Est, l'empire chinois était essentiellement présent par l'intermédiaire des Naxi, qui étaient les mieux implantés dans la région et qui s'étaient vus décerner des titres officiels pour l’administrer. Ils étaient chargés de collecter les taxes. A l'Ouest, on note une influence indirecte de la Birmanie. Ce croisement d’influences a abouti à des allégeances multiples: les Drung et les Nung avaient autant de chefs que de voisins. A cette époque, les frontières étaient floues, et nul ne savait vraiment où s'exerçait l'autorité de chacun.

Pour ce qui est des début de la Mission du Tibet, le village de Zha'en occupait une place centrale. De riches marchands tibétains, qui avaient un monopole commercial sur les Nung et les Drung, y résidaient. Parmi ces marchands, se trouvait un homme à qui le Père Renou s'est adressé en premier pour avoir un terrain. Ces marchands, également chargés de percevoir des taxes (un privilège héréditaire), avaient la main mise sur la région. Par le biais de leurs activités, ils avaient construit un réseau de dépendances des populations locales, qui, avec le prêt à intérêt, s'étaient vus progressivement devenir les débiteurs de ces marchands. Les relations politiques allaient de pair avec les dominations commerciales auxquelles les Drung et les Nung étaient soumis. C’est avec ce contexte politique, culturel, et commercial que les premiers missionnaires ont dû composer ».

 

Comment les missionnaires ont-ils commencé leur ministère?

« A l’arrivée des missionnaires, en 1854, la population locale s’inscrivait dans un complexe réseaux de dépendance politique. Malgré les difficultés de déplacements, on entend dans toute la région des échos de l'arrivée des premiers missionnaires. La suspicion s’installe d’abord entre les missionnaires et les autorités tibétaines. La confrontation était d'ordre politique et religieux (notamment avec les monastères, qui étaient alors des entités politiques et commerciales). Les missionnaires ont établi un nouveau pouvoir, en commençant par acheter des terrains. Par la suite, ils ont commencé à constituer leur communauté en rachetant des esclaves Drung et Nung. Ainsi, ils se sont eux-mêmes créés un profil de chefs, s’immisçant dans le jeu politique local. Il existait dans cette région un réseau d'échange de biens, et outre les denrées commerciales des animaux à sacrifier (bovins) étaient aussi échangés, ainsi que des esclaves. Il existait donc une équivalence en valeur des biens avec les personnes, en particulier les enfants et les adolescents tombés en esclavage. Les missionnaires sont ainsi arrivés en s'assurant une assise territoriale, mais aussi un réseau de dépendants. En effet, les missionnaires ont non seulement racheté des esclaves, ais aussi assuré le transfert des dettes des convertis. Ils rachetèrent les dettes de certains villageois, afin de les sortir de la soumission aux Tibétains. Ils ont ainsi déconstruit les réseaux de dépendance, de façon à ce que les villageois puissent faire partie d'une nouvelle communauté, ouvrant la possibilité de leur conversion. C'était la gageure à laquelle les missionnaires étaient confrontés. Une fois ce travail de déconstruction opéré, des conversions de villages entiers ont eu lieu (chez les Nung en particulier), dès la fin des années 1850. Celles-ci ont renforcé l'impact de la présence des missionnaires: même les communautés tibétaines mesuraient les avantages qu’entraînait la soumission aux missionnaires ».

Et quelles ont été leurs difficultés ? N’y a-t-il pas eu de résistance ?

« Ces premiers pas de la mission ont généré de nombreux problèmes: des personnes se sentaient directement visées par l’action des missionnaires, comme les riches marchands et les monastères tibétains. Mais lorsque les premières missions ont été attaquées, c'est dans un temple bouddhiste que les missionnaires se sont réfugiés. Par ailleurs, ils ont eu à faire face à des réalités culturelles ancrées dans le bouddhisme tibétain, qui s'est implanté parallèlement au catholicisme, dans une région animiste. Le contexte était donc celui d'une diversité religieuse ».

 

 

 

Quelle est la situation religieuse aujourd’hui ?

« Les communautés catholiques ont survécu à la révolution culturelle des années 1960, et la diversité religieuse existe toujours. Par exemple, la cathédrale catholique actuelle du bourg de Binzhongluo est voisine d'un temple bouddhiste et d'un temple protestant. La transmission culturelle a pu s'opérer. Pour les catholiques, il s’agit d’une transmission essentiellement familiale, mais on peut remarquer des conversions récentes au protestantisme ».

 

Stéphane Gros est anthropologue, chargé d’études au Centre d’Etudes Himalayennes du CNRS. Il s'intéresse à la région des marches tibétaines, qui se trouvent à cheval sur plusieurs provinces chinoises. Stéphane Gros a découvert cette région au cours d’un voyage avec un ami en 1993, alors qu’il était étudiant à l’INALCO. Partis sur les traces d’un missionnaire célèbre, le Père Renou, ils ont découvert des communautés catholiques isolées dans les vallées himalayennes, et en furent surpris. Suite à cette rencontre inattendue, il décide de devenir anthropologue. Avant de longs séjours de travail au Tibet, Stéphane Gros a enrichi ses connaissances sur la région en consultant les archives des MEP.

Depuis une quinzaine d'années, Stéphane Gros se concentre sur une petite population de cette région: les Drung. Il leur a consacré plusieurs écrits, parmi lesquels La Part manquante. Echanges et pouvoirs chez les Drung du Yunnan, paru chez la Société d’ethnologie en 2012.

Vous pouvez consulter son site Internet : https://sites.google.com/site/stgros/

Crédit photo : Stéphane Gros