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Père Michel RONCIN, prêtre MEP en Corée du Sud

       Chers parents ou amis,

 

       Noël et le Nouvel An approchent. Le temps est venu de vous rejoindre pour vous saluer tous en cette fin d’Année, partager un peu avec vous sur ma vie et mes activités de l’année qui s’achève et vous donner mes perspectives pour l’année qui vient. Tout d’abord, j’espère que cette lettre vous trouvera tous en bonne santé: la santé est un bien tellement précieux pour chacun!

       Durant cette année 2009 j’ai poursuivi mes activités et mon travail pastoral auprès des travailleurs migrants. A cause de l’importante baisse des naissances dans ce pays et le vieillissement rapide de la population, la Corée doit faire de plus en plus appel à une main d’œuvre étrangère pour combler le déficit de main d’œuvre locale. Les travailleurs étrangers sont maintenant plus d’un million, venant surtout de divers pays d’Asie, mais aussi d’Afrique et d’Amérique Latine. Plus de la moitié sont Chinois; mais aussi beaucoup de travailleurs des Philippines, de Thaïlande, de Mongolie et du Vietnam. La plupart des travailleurs asiatiques peuvent venir ici avec des contrats de 5 ans; mais ensuite ils doivent nécessairement quitter le pays, sinon ils deviennent des « sans papiers ». Quant aux travailleurs sud-américains ou africains, ils sont pratiquement tous des « sans papiers »: ils viennent en général avec un visa de tourisme et restent dans le pays à l’expiration du visa. Pour ma part je suis toujours en charge des travailleurs étrangers de langue espagnole, venant d’Amérique Latine, et du Pérou pour la plupart. Ils sont tous des « sans papiers ». D’ailleurs le système coréen, qui n’accorde que des contrats de 5 ans (auparavant ce n’était que trois ans) aux travailleurs étrangers asiatiques et les oblige ensuite à retourner dans leur pays, est une véritable « fabrique de sans papiers » et un énorme gâchis: d’une part, les travailleurs étrangers qui ont ici un emploi ne souhaitent pas retourner dans leur pays au bout de 5 ans et préfèrent devenir clandestins; d’autre part, les entreprises elles-mêmes préféreraient garder ces travailleurs qu’elles ont formés, plutôt que d’en employer de nouveaux qu’elles devront à nouveau former. C’est une expérience vraiment difficile pour tous ces clandestins qui vivent de façon permanente dans la peur d’être arrêtés et déportés. Il faut dire aussi que mon travail pastoral et social auprès des Latino-américains est de plus en plus difficile à réaliser à cause de cette situation. Ces derniers ont d’ailleurs tendance à quitter la région de Seoul, où les contrôles policiers sont les plus forts, pour se rendre en province. Mais pourtant, toujours de nouveaux visages apparaissent. Mon travail porte aussi beaucoup sur les détenus latino-américains. Vous pouvez découvrir cette facette à travers l’article ci-dessous.

       J’envisage quand même d’arrêter ce travail l’année prochaine après 9 ans passées auprès des migrants. Je pourrais être remplacé par un prêtre mexicain. A la place, il se pourrait que je prenne en charge à l’automne 2010 la communauté francophone.

       Durant l’année j’ai poursuivi l’accompagnement d’équipes de base du KaNoJang, mouvement des travailleurs chrétiens, l’équivalent de l’ACO (Action Catholique Ouvrière) en France. J’accompagne ainsi trois équipes de base du Mouvement. J’ai même participé à l’automne à Nantes à l’Assemblée Générale du MMTC (Mouvement Mondial des Travailleurs Chrétiens) dont j’ai été aumônier à Bruxelles pendant 8 ans. J’accompagnais les deux délégués coréens du KaNoJang comme interprète. Comme à cette occasion une Coréenne est devenue membre du Conseil International du MMTC, je vais devoir m’investir un peu plus dans le Mouvement pour les années qui viennent afin de l’accompagner dans son travail à cause de la langue.

       A part cela, je suis toujours en charge de notre petit groupe MEP qui diminue inexorablement. Nous ne sommes plus que 12 et un prêtre associé qui retournera sans doute en France l’année prochaine à la fin de son contrat. Mais la relève est assurée par les nombreux prêtres coréens. Nous avons aussi 5 volontaires laïcs dont la présence parmi nous est précieuse. En Juillet 2010 se tiendra à Paris l’Assemblée Générale des Missions Etrangères à laquelle je participerai; mais je ne sais pas encore combien de temps je resterai en France.

       A noter que cette année 2009 a été marquée par le départ du Cardinal Kim qui est décédé le 16 Février. Le Cardinal Kim a été une grande figure de l’Eglise et était considéré comme la conscience de la nation coréenne. Ses funérailles télévisées ont été l’occasion d’une grande manifestation populaire.

 

       Noël, c’est Dieu qui se donne à nous pour que nous construisions ensemble un monde de Paix, de Justice et d’Amour. Il est vain de vouloir le construire sans Lui: cela ne peut amener que violence, injustice et haine; et nous pouvons le vérifier tous les jours en voyant la télévision et en lisant les journaux. Que ce Noël nous aide à sortir de notre égoïsme, de nos peurs et de nos turpitudes pour nous ouvrir au Don et à la Gratuité de Dieu, afin de construire ensemble ce monde de Solidarité, de Justice, de Paix et d’Amour que tant de gens attendent. Que cette année 2010 vous soit bonne et nous permette d’avancer ensemble sur ce chemin.

 

 

 

DES PRISONNIERS DE L’AUTRE BOUT DU MONDE

 

       Cela fait maintenant plus de huit ans que je suis en charge de la Pastorale des Travailleurs Migrants de langue espagnole du diocèse de Seoul. La Pastorale des Travailleurs Migrants est un domaine où il faut faire preuve de beaucoup de souplesse pour s’adapter aux diverses situations et à l’évolution des migrations. Mais il est parfois des évolutions difficiles à imaginer !

       Je n’ai pas l’intention de parler ici de l’ensemble de mon travail pastoral, mais plutôt d’une catégorie de gens qui représente pour moi une préoccupation pastorale importante : des prisonniers originaires du Pérou, du Mexique ou de Colombie… bref, des gens venus de l’autre bout du monde, d’Amérique Latine, se retrouvent ici derrière les barreaux, pour un temps plus ou moins long, coupés de leur famille et de leur environnement, dans un pays tellement différent du leur sur le plan culturel.
Avec l’augmentation du nombre de travailleurs migrants en Corée (environ un million), le nombre de prisonniers étrangers ne cesse aussi d’augmenter. L’administration vient d’aménager à Cheonan une nouvelle prison pour les étrangers, en plus de celle qui existait déjà à Daejeon pour les hommes et celle de Cheongju pour les femmes étrangères. Mais la plupart des prisonniers latino-américains en Corée ne sont pas en fait des travailleurs migrants. Ce sont plutôt des aventuriers qui parcourent le monde à la recherche de bons coups à réaliser. Par exemple, il y a quelques années, quatre Colombiens avaient été arrêtés pour tentative de vol par effraction : ils avaient brisé la vitre d’une voiture pour y dérober une sacoche qui sortait de chez un bijoutier. En fait la police leur avait tendu un guet-apens à la suite d’un appel téléphonique d’un Coréen qui était poursuivi par deux voitures. Les personnes en question l’avaient vu sortir de chez un bijoutier avec une sacoche et l’avaient poursuivi en voiture. Sur les conseils de la police, cet homme avait donc garé sa voiture sur un parking dans une petite ville de province et s’en était allé tranquillement au restaurant. Les Colombiens se sont donc eux aussi arrêtés sur le parking et la police leur est tombée dessus alors qu’ils avaient déjà brisé une vitre de la voiture pour y dérober la sacoche. Lors du jugement, ils ont simplement été condamnés à la déportation. Durant leur détention, j’ai été en contact par internet avec des membres de la famille de l’un d’eux, et en particulier l’une de ses nièces qui me demandait de temps en temps des nouvelles de son oncle. Environ six mois après la déportation de cet homme, je reçois à nouveau un courriel de cette même nièce : elle me demandait si je ne connaissais pas un prêtre au Mexique, car son oncle était maintenant détenu dans ce pays, pour vol !...

       Tous les détenus latino-américains qui sont actuellement dans les prisons coréennes – ils y sont dix-huit maintenant, mais il y a deux mois ils y étaient vingt-quatre – le sont pour vol. La plupart du temps ce ne sont même pas de bien gros vols, et je trouve qu’ils prennent beaucoup de risques pour des résultats dérisoires ; et bien souvent ils font encore tomber leur famille dans une plus grande pauvreté. Je suis assez surpris de voir même des mères de famille se lancer dans de telles aventures : par exemple, en ce moment, une femme colombienne, mère de deux garçons de 15 et 9 ans, a été condamnée pour vol de bijoux à quatre ans de prison et est détenue pour le moment dans une prison de Daegu. Ses deux enfants restent seuls en Colombie, car le mari a abandonné la famille depuis plusieurs années. Qu’espérait donc cette femme en venant ainsi en Corée ? J’espère qu’elle n’est pas venue ici pour transporter de la drogue ?!... En tout cas ce n’est pas le motif de sa condamnation. Certains sont des récidivistes que j’ai déjà rencontrés en prison il y a quelques années. Ils se sont fait une nouvelle identité et sont revenus avec de faux passeports.

       Souvent c’est la pauvreté qui les pousse à l’aventure : il y a des dettes à rembourser ; certains Colombiens ont été dépossédés de leur terre, ou de leur gagne-pain, par la guérilla ou les paramilitaires. Alors ils se lancent à l’aventure parce qu’un copain leur a promis monts et merveilles ! Ils se laissent séduire par l’aventure et se retrouvent détenus en Corée, obligés de s’endetter encore davantage pour pouvoir payer leur retour au pays après un temps plus ou moins long de détention. C’est souvent la grande désillusion !...

       Que puis-je faire pour eux ? D’abord, j’essaie de leur rendre visite, du moins à ceux qui ne sont pas détenus trop loin. Certains sont détenus à l’autre bout du pays. Dans ce cas, je ne peux évidemment pas leur rendre visite ; mais j’essaie de trouver sur place un prêtre ou une religieuse qui parle espagnol et qui puisse leur rendre visite. J’entretiens une correspondance avec eux et je leur fais parvenir très régulièrement les textes de la messe du dimanche et le texte de mon homélie. Beaucoup me demandent une bible. Ils apprécient beaucoup ce soutien spirituel et moral qui rompt leur isolement. Parfois ils ne peuvent communiquer que par gestes avec leurs compagnons de cellule à cause de la langue. Ils disent souvent que je suis leur ange gardien !...
Mais ce qu’ils apprécient sans doute le plus, c’est que je facilite la communication avec leur famille. Ils font souvent partie de réseaux de délinquants et les familles sont rapidement informées de mon numéro de portable. Je dis parfois en plaisantant que la police coréenne va finir par me prendre pour le chef du réseau mafieux latino-américain, car tous les détenus latino-américains (et leur famille) sont en relation avec moi, quel que soit le lieu où ils sont détenus en Corée ! Alors les familles m’appellent de Colombie, du Pérou, de Malaisie ou d’ailleurs pour m’informer qu’un membre de leur famille ou un ami (sous-entendu souvent un complice) est détenu en Corée. Dans ce cas je fais le nécessaire pour localiser la personne en question et établir la communication avec elle et sa famille. En effet, ce n’est pas si simple pour eux d’indiquer correctement à leur famille l’adresse du lieu où ils sont détenus. Beaucoup de lettres se perdent parce que les adresses ne sont pas écrites correctement. Ou bien encore, comme à la prison tous les noms des prisonniers étrangers sont transcrits en coréen, il arrive que l’administration n’arrive pas à retrouver la personne à qui une lettre a été adressée. Alors la lettre se perd ou bien elle est retournée à l ‘envoyeur. J’en ai fait moi-même l’expérience plusieurs fois : des lettres que j’avais envoyées à la prison me sont ainsi revenues alors que le nom et l’adresse de la personne étaient bien écrits correctement, mais la transcription coréenne du nom ne correspondait pas. Souvent ils m’envoient aussi par courrier des messages à transmettre à leur famille par internet, car le courrier ordinaire avec les pays d’Amérique Latine peut mettre deux à trois semaines pour arriver à destination.

       Un autre service que je rends aussi très fréquemment, c’est de transmettre aux prisonniers de l’argent que la famille m’envoie pour eux. Cet argent envoyé par Western Union, je le récupère à la banque et leur envoie par mandat postal. Cet argent leur sert à acheter des timbres et un supplément de nourriture ; certains ont en effet beaucoup de mal à supporter d’avoir à manger tous les jours une cuisine coréenne qu’ils trouvent trop pimentée et peu variée. Je leur envoie aussi de temps en temps des cartes téléphoniques qui leur permettent à un moment ou un autre (c’est très réglementé) de pouvoir communiquer avec leur famille. Enfin à leur sortie de prison, je fais à nouveau le lien avec la famille pour faire la réservation du billet d’avion et régler l’itinéraire et le prix du passage. Le retour dans leur pays est toujours un problème pas simple à régler, car un certain nombre de pays refusent d’accueillir sur leur territoire, même en transit, d’anciens prisonniers. Heureusement, nous travaillons en lien étroit avec une agence de voyage qui nous rend d’énormes services et nous aide à régler ces problèmes.

       Beaucoup de courrier des prisonniers passe entre mes mains ; cela permet de me rendre compte de ce qu’ils vivent et aussi de ce qu’éprouvent leurs familles. Pour tous c’est une déchirure et certains vivent très mal ce temps de séparation d’avec la famille restée au pays, surtout pour ceux pour qui c’est la première expérience de détention. Les premiers mois surtout sont très pénibles : ils sont angoissés par l’attente du jugement, surtout que, durant cette période, ils sont réduits à l’inactivité et n’ont pas le droit de téléphoner à leur famille. Plus tard, quand ils auront été condamnés, ils auront aussi la possibilité de travailler ou d’étudier, ce qui leur permettra de trouver le temps moins long. Certains sont pris d’un profond remord d’avoir suivi bêtement un copain qui l’a entraîné dans une aventure dont ils découvrent subitement les conséquences désastreuses pour eux-mêmes et leur famille. Ils vivent parfois dans l’angoisse de ce qui pourrait arriver à leur famille. La femme ou le mari resté au pays va-t-il tenir jusqu’à son retour ? Comment sa famille va-t-elle supporter cette absence ? Ce n’est pas une vaine inquiétude : une femme qui est ici prisonnière, son mari l’a quittée, abandonnant à leur sort leurs quatre enfants ! Pour d’autres au contraire, c’est l’occasion d’un resserrement familial. Je dois parfois transcrire des lettres particulièrement émouvantes, pleines d’amour et de tendresse.
Jusque maintenant, je n’avais pratiquement pas eu de contacts avec le monde carcéral. Je découvre combien c’est une réalité humaine importante : bien des gens se retrouvent ainsi incarcérés, loin de leur pays, non pas tant par méchanceté que par faiblesse humaine ou à cause d’une réalité économique et sociale difficile. Notre monde de plus en plus inégalitaire, où l’argent est si facile pour certains, et si difficile à gagner pour d’autres, tend à marginaliser de plus en plus de gens qui se retrouvent en dehors des circuits économiques. J’essaie de faire en sorte que ce temps de détention ne soit pas pour eux un « temps perdu », mais un temps où ils puissent se ressaisir humainement et spirituellement.

                                                                                      Michel RONCIN