Aller à la page d'accueil. | Aller au contenu. | Aller à la navigation |

 
Document Actions

Vocations Indiennes, par Yann VAGNEUX, prêtre MEP

Mes bien chers tous,

Le soleil joue à travers les grands eucalyptus et ses ombres et lumières se reflètent à travers une fenêtre de ma chambre. Il éclaire ainsi à son gré les vieilles photos posées sous la vitre protégeant un ancien bureau. Alors comme dans un vieux film en noir et blanc, je vois briller les visages de ces missionnaires d’antan qui prirent la pose le temps d’un portrait.

Au deux autres fenêtres, la clarté est tamisée par de petits rideaux tels ceux que ma grand-mère utilisait pour se cacher à moitié des regards extérieurs.

La lumière est parfaite dans sa nostalgie et dans ce silence de l’après-midi, cette chambre immobilisée dans ses souvenirs par son mobilier colonial m’entraîne à des décennies d’aujourd’hui quand le Sanatorium accueillait au mois de mai tous les confrères MEP fuyant les plaines brûlantes pour se réfugier à la montagne.

Combien étaient-ils à l’époque ? La maison en était remplie et le vieux Père Revel s’inquiétait de voir tous ces jeunes arriver avec leurs rutilantes motos. Pour quelques semaines, l’ordonnancement silencieux des lieux en était tout bouleversé. Un jour, par une vive astuce, ils condamnèrent la cloche qui sonnait chaque matin l’angelus à cinq heures trente – ce qui était trop tôt pour un réveil de vacances ! Un autre jour, ils refusèrent de venir en soutane blanche au petit déjeuner et c’est ainsi que cette coutume rigide se perdit quelques temps après le mai révolutionnaire. Pour le bon Père Revel, c’était trop ! Ils avaient déjà abandonné les manipules à la célébration de la messe, qu’allaient-ils donc pas inventer après ? Il décida de donner alors sa démission de supérieur du Sanatorium mais le régional, le Père Martin, la refusa sur-le-champ…

Je tends les oreilles dans ce grand couloir silencieux magnifiquement éclairé par une splendide véranda. Il me semble les entendre quand ils revenaient au petit matin de leurs expéditions à travers les collines alentours, qui sont pourtant à quelques 2600 mètres les plus hauts sommets du Pays Tamoul. Ils avaient mon âge et depuis bientôt dix ans, ils étaient en Inde. Le chapeau colonial pour se protéger du soleil, le cigare pour lutter contre la solitude et la barbe pour éloigner les femmes de leur chemin, comme me le raconta non sans malice Mgr Michaël Augustine, l’archevêque émérite de Pondichéry.

Ils avaient traversé la Méditerrannée, le Canal de Suez et l’Océan Indien par les Messageries Maritimes pour arriver dans des ports indiens où parfois personne même ne les attendait au quai. Mais qu’importe, ils étaient jeunes et l’aventure était leur héritage… Quand finalement, ils parvenaient à destination, dans la paroisse où ils commenceraient l’étude du tamoul, la première question de leurs jeunes confrères, qui les avaient précédés en terre indienne, était de savoir combien de bouteilles de whisky ou de cognac ils avaient pu mettre dans leurs bagages.

J’aime ce vieux sanatorium que des bienfaiteurs français permirent d’édifier au début du XXe siècle pour l’usage des missionnaires. Même si il est transformé aujourd’hui en petit séminaire pour le diocèse d’Ooty et en maison d’accueil pour de multiples groupes, il continue à receler bien des souvenirs du temps jadis et de cette histoire qui ici en Inde me précède. Et je m’amuse à la débusquer comme on cherche des indices dans un jeu de piste.

Là, ce sont les plantes du jardin : du thym, de la ciboulette ou de la rhubarbe qui, cachées au milieu d’un fouillis d’autres plantes, me parlent de ces sœurs de Cluny, françaises, qui montaient spécialement au mois de mai cuisiner pour les confrères. Ailleurs, c’est un vieux et précieux calice avec gravé, à son pied, le nom d’un missionnaire dont je connaîtrai plus tard la vie en feuilletant le Mémorial de la Société.

Et plus je parcours ces lieux, plus je me prends à les aimer et plus il me semble entrer, avec les pas hésitants d’un jeune premier, dans toute cette histoire – ces deux cents ans de présence des MEP en Inde.

Il ne faudrait pas longtemps pour que je m’immobilise entièrement dans le souvenir de tout ce passé mais bien vite les singes agiles qui sautent de tuiles en tuiles me sortent de mes rêveries par le vacarme qu’ils font.

Au travers des champs de thé

C’est Camille et Lucien qui me permirent de découvrir au début mai le Sanatorium de Wellington. Nous venions de passer toute une semaine ensemble à Bangalore où ils résident tous les deux et nous avions déjà bien consacré des heures – surtout aux repas – à parler de chacune de leurs vies en Inde et de l’histoire de la Société. Nous avions même continué de découvrir quelques uns des restaurants derniers cris de la Bangalore High-Tech. Alors après tous ces bons moments, je pensais reprendre la route de Vriddhachalam pour affronter les infernales chaleurs de mai… pourtant lorsqu’ils me proposèrent de les rejoindre pour une petite semaine en montagne, je me souvins de l’invitation que Jean-Baptiste Etcharren me fit de passer du temps avec eux, et j’acceptais avec joie. Je savais aussi que plus que lire les cinq volumes de l’histoire des MEP en Indes par Adrien Launay, rien ne vaudrait les heures passées avec mes confrères pour entrer peu à peu dans cette aventure plus que bicentenaire

Ainsi un soir, après plus de dix heures d’autobus dans les plaines arides, je parvins après une vingtaine de virages en épingles à cheveux au seuil de cette vieille bâtisse qui me séduisit immédiatement et j’y demeurerai avec Camille et Lucien durant le temps de leur immuable séjour de mai.

Dès le lendemain, nous reprîmes le rythme des congés et à huit heures, une fois achevés la messe et le petit déjeuner, nous partîmes tous les trois à travers les champs de thé vers les hauteurs. Ce fut un programme de ballades en progression de longueur que tous les deux ont l’habitude de faire chaque année depuis bientôt cinquante ans. Lucien, aucunement gêné par ses 83 ans, marchait à mes côtés pour me raconter tous les souvenirs qui lui remontaient sur le chemin. Camille lui, plus solitaire, ouvrait la marche en prenant soin de m’indiquer clairement les bifurcations pour que je mémorise à mon tour ces immémoriales promenades.

Ainsi jusqu’au thé de dix heures que nous préparaient les séminaristes, nous marchions et petit à petit, j’en apprenais toujours plus sur chacune de leur vie en Inde, sur l’histoire de la Société et l’histoire de ce pays démesuré.

Lucien arriva en Inde au début des années cinquante, une fois achevé sa maîtrise en Ecritures Sainte au Biblicum à Rome. Après un petit détour par l’Ecole Biblique de Jérusalem, il atterri à Salem, en plein Pays Tamoul pour se mettre à l’étude de langue. Les trois années réglementaires pour cet apprentissage ne furent pas encore terminées qu’on le nomma comme enseignant au Séminaire Saint-Pierre de Bangalore, ce séminaire qui fut créé par la Société et donné après le Concile aux évêques du Sud de l’Inde.

C’est donc là qu’il vit depuis tout ce temps, ayant vu passer des générations et des générations de futurs prêtres puis de religieuses et aussi de laïcs. Il continue toujours d’enseigner et de donner chaque année de nouveaux cours. Pour l’Eglise de l’Inde, il est un nom tout aussi connu que celui du Père Rossignol qui, avant de devenir supérieur général de la Société, avait été des années durant le recteur de ce séminaire. Ainsi, lorsque j’ai à me présenter, j’ajoute souvent le nom de l’un ou de l’autre à celui de la Société et immédiatement je suis situé par mon interlocuteur.

Lucien pourtant ne resta pas tout le temps enfermé dans sa chambre de Bangalore. Hormis le fait qu’il passa durant des années tous ses étés dans les montagnes à traduire la Bible en tamoul, il vécu aussi toute une époque entre le Séminaire et une paroisse du diocèse de Dharmapuri où il devint le curé et, prit, malgré lui, la maladie de la pierre qui a atteint la plupart des MEP ici en les lançant dans différentes constructions d’églises, d’écoles et d’hôpitaux.

Avec Lucien, il ne faut pas beaucoup de temps pour se lancer dans de passionnantes conversations soit sur tous ses « voyages initiatiques » en Inde comme il aime à appeler sa discovery of India ou soit sur des questions théologiques sur lesquelles nous jouons à fleuret moucheté par l’écart des deux générations qui nous séparent.

Dix ans plus jeune, Camille, lui, est plus taiseux, plus secret peut-être à l’image de ce peuple mystérieux de l’Inde. Il n’a rejoint Bangalore que récemment et presque in extremis – depuis plus de vingt ans pourtant quand il fut élu par ces confrères régional de l’Inde, habile astuce pour le garder au pays à l’heure où le groupe missionnaire fondait comme neige au soleil.

Auparavant, après ces premières années dans le diocèse de Mysore, il pris la route du Nord avec un de ces confrères pour s’établir en Andra-Pradesh, dans le diocèse de Kurnool, où il sentit plus fortement l’appel missionnaire dans une région loin des plantureuses terres chrétiennes du Sud.

Un jour, Camille me conduisit à Mysore et sur la route, à travers les campagnes, il m’apprit bien des choses sur ce monde du Karnataka qui m’est bien étranger et qui est pourtant jouxte le Pays Tamoul, mais en Inde chaque Etat est un monde à part avec sa culture et son histoire propres. Maintenant, j’aimerais aller avec lui vers cet Andra-Pradesh aride où il s’est aventuré pour être fidèle à rejoindre toujours plus profondément ceux qui n’ont pas entendu parler de Jésus.

Le Camille que je connais aujourd’hui, c’est ce régional plein de gentillesse et d’attention et qui sait si bien se faire apprécier de ces jeunes volontaires qui aiment venir le retrouver à la maison de Bangalore. Camille est un puits de connaissance de l’histoire de la Société en Inde et des différents diocèses du Sud. Déjà, il m’a entraîné dans bien des lieux marqués par la présence MEP surtout des églises bâties un peu partout avec des paroisses qui sont toujours bien florissantes.

Parfois, je le plains un peu dans son rôle de régional qui doit être si pesant tant les indiens, surtout dans le Sud, ont un sens démesurément clérical des préséances hiérarchiques. A combien d’inaugurations, de commémorations, de jubilés doit-il aller et se prêter à cette obséquiosité religieuse qui est d’autant plus vive qu’un intérêt de récolter quelques fonds de la Société s’avive dans l’esprit de ces curés ou ces mères supérieures ! Mais je pense que je n’ai pas encore assez de connaissance – et d’amour vrai – de l’Eglise ici dans le Sud pour comprendre la patience avec laquelle Camille s’acquitte de sa tâche et comme il le dit si souvent avec son air détaché : « Je n’ai pas choisi ».

J’aime voir Camille et Lucien ensemble. Si la vie communautaire n’a jamais été à l’ordre du jour aux MEP, la fraternité, elle, est l’une de nos marques de fabrique qui depuis le début m’a toujours frappé. Une fraternité à la fois virile et tendre. Toute de simplicité et chassant au loin le jeu des apparences. Une compréhension pleine de pudeur de ce que l’autre peut vivre même dans ses combats intérieurs et ses échecs. Une attention vraie au frère qui ne se paye pas de mots.

Et cette fraternité a aussi ses symboles et ses lieux incontournables d’expression. Parmi ceux-ci est le verre de whisky partagé, ce qui autrefois nous avait donné l’idée caustique avec mon confrère Bernard d’écrire à l’entrée de la rue du Bac : « Bienvenus dans les terres du Clan Campbell » !

En Inde cependant, ce rituel a ses limites et ses codifications. Une fois par semaine et aux grandes occasions et toujours ensemble. Pourtant, dans la joie d’être tous les trois réunis, au Sanatorium et de couler ensemble des jours si heureux, nous nous décidâmes à nous mettre en quête d’une bouteille dans ces montagnes, bouteille qui ne se trouvent que dans l’arrière-boutique d’un wine shop. Pour cela, Camille conduisait, Lucien était chargé de regarder à droite et moi à gauche et ainsi nous partîmes vers les hauts de Coonoor. Malgré les souvenirs de Camille, rien n’apparaissait à l’horizon d’autant que ces dépôts d’alcool sont souvent hypocritement dissimulés dans des ruelles et ces arrières-cours

De guerre lasse dans ce gros bourg, nous partîmes vers d’autres villages et cette fois-ci, je baissais la vitre pour demander en tamoul à quelques hommes que je supposais consommateurs : « wine shop, engue ? ». Ainsi, moi avec mon sac de moine bouddhiste pour dissimuler notre forfait, et le grand Lucien avec son nez au vent et son aspect très respectable de « vellai karan »[1], nous nous aventurions vers ces glauques comptoirs pour acheter le « moins pire » de ces alcools sans oublier évidemment pour l’accompagner la petite bouteille de soda. Et quand nous remontions dans la voiture, Lucien déclara avec beaucoup de satisfaction : « ça y est, le passage de génération est achevé ! »


A l’ombre des frangipaniers

Après ces jours de vrai bonheur ensemble, mes deux confrères me posèrent, sur leur chemin de retour, à la station de bus de Coonoor et je devrais attraper la correspondance pour Kundha. Pendant plus de deux heures, calé à l’avant du bus, je vis défiler la magie de toutes ces plantations de thé qui grimpent haut sur les collines d’altitude. Au terminus, je devais descendre à la Alfonsa School pour attendre la venue du Père Lefevre qui me conduirait chez lui à Mulli.

Vers dix heures, je le vis arriver conduisant sa jeep, courbé comme à son habitude mais nullement emprunté avec le volant à 80 ans ! Je me réjouis de le retrouver et de découvrir ce qui fut pendant des décennies sa paroisse au milieu de ces montagnes qu’il a arpentées incessamment. Après cette première pause, nous reprîmes la route pour plonger dans ces routes vertigineuses vers le bas où se trouve Mulli.

Camille et Lucien m’avait déjà un peu parlé de l’isolation de la paroisse de celui qui est appelé au cœur de la fraternité MEP « l’asperge mystique » en référence et à sa sveltesse élancée et à son inclination spirituelle, mais j’avoue que je ne pensais pas découvrir un tel lieu perdu en Inde et pour ajouter à l’exotisme de l’aventure, Rolland Lefevre me commentait au détour des virages ses mésaventures avec les éléphants sauvages ou encore les meurtriers glissements de terrain.

Mulli, un village non seulement privé de toute connexion internet mais aussi où le réseau du téléphone portable ne passe pas et où aucun journal n’arrive pour donner des nouvelles. J’avoue que, sur ce point, je me suis senti douloureusement sevré de ne pouvoir savoir les derniers développements des combats dans la vallée de Swat au Pakistan ou ceux avec les Tigres Tamouls du Sri Lanka, ou encore de suivre la visite de Benoît XVI en Terre Sainte. Cette connexion permanente à l’actualité du monde que je vis depuis quelques années grâce à internet est devenue une partie essentielle de ma vie, et plus de mon sacerdoce : cette essentielle passion du monde qui s’exprime en prière d’intercession.

Mulli au fond d’une vallée entre le Kérala et la Tamil Nadu, petit village entouré des montagnes couvertes de jungle épineuse. Mulli est peuplé par les tribus, les adivasis qui sont encore plus bas dans l’échelle sociale de l’Inde que les dalits. Même si aujourd’hui le gouvernement communiste du Kérala a aidé au développement du lieu, je n’ai pas eu de mal à imaginer ce qu’il était quand le Père Lefevre et son ami le Père Joseph, un indien ordonné prêtre après la soixantaine, sont venus s’y installer et ont fait surgir ici un hôpital, une église et un couvent de religieuses.

Dans ce lieu que le Père Lefevre vient de retrouver après trois ans en France où il a tenté d’obtenir un visa pour revenir en Inde, j’ai un peu touché plus existentiellement ce que fut la vie des broussards, la vie de tous ces missionnaires qui petit à petit ont défriché l’Inde du Sud pour implanter des communautés chrétiennes et aider au développement et à la promotion sociale des plus pauvres surtout.

Aujourd’hui, le Père Lefevre continue d’être le curé de ce lieu qui se vide progressivement de sa jeunesse attirée par les opportunités de travail dans les grandes villes. Chaque soir, avec les cinq religieuses avec qui il partage son quotidien, il part visiter les familles du village et récite le chapelet dans les maisons chrétiennes. Le reste du temps, il le consacre à la prière et à tous les services qu’il peut rendre. Pourtant, à le voir de plus en plus vieillir physiquement, je me demandais aussi pourquoi il ne rejoignait pas un lieu plus accessible et plus confortable, mais lui-même m’en donna comme la silencieuse justification.

Un soir, en effet, nous partîmes dire la messe dans la petite chapelle en haut de la colline qui domine la mission. Cette colline s’appelle « siluvai malai », la colline de la croix. Elle a été gagnée de la jungle et arrangée par les chrétiens de Mulli et aussi des amis hindous. Elle domine toute la vallée, impressionnante de silence. A son faîte, autour de la petite chapelle, de magnifiques frangipaniers embaument toute l’atmosphère. Et sur le côté gauche en montant se trouve la tombe du Père Joseph qui fut prêtre ici à partir de sa tardive ordination. Le côté droit est là avec un grand arbre qui étend son ombre. En le regardant vide, les sœurs se sont mises à taquiner le Père Lefevre : « C’est donc ici que vous serez ! » et lui de répondre avec son détachement mystique : « We will see what God wants »[2]…

Cela je le comprends, ce rêve de tout missionnaire de mourir et d’être enterré dans cette terre passionnément aimée au milieu de tout ceux que nous avons servis et à qui nous avons annoncé Jésus. Il n’y a pas d’autre ultime désir mais toujours if God wants…

Plantations de café

Après un bref retour à Vriddhachalam, le temps de laver mon linge et de relever ma boîte mail, je me remis en chemin dans ce grand pèlerinage vers mes six confrères MEP en Inde. Je quittais donc le presbytère d’Yves Olivier dont je vous avais parlé dans ma première lettre du mois de mars et je pris la route de Salem. C’était le samedi 16 avril et à midi le résultat des élections nationales allait être communiqué. Cette fois-ci, le téléphone portable sauva mon impatience. Un bref coup de fil à un ami et j’appris avec beaucoup de joie que le Congrès était donné gagnant… Il ne fallait plus qu’attendre quelques heures et tout serait définitif, juste le temps d’arriver au bout de ce nouveau voyage.

Yercaud, une petite station climatique, quasi-inconnue des touristes mais prisée par les indiens. Surtout comme une montagne sainte couverte de couvents, de noviciats, de collèges chrétiens. Un petit Vatican d’altitude où les consacrés font leur transhumance de mai, fuyant la fournaise des plaines pour la fraîcheur de la montagne où ils effectuent leur retraite spirituelle annuelle.

C’est là aussi qu’est retraité Mario Rodeschini, le plus secret de mes confrères et que je n’avais vu qu’une seule fois à Bangalore. Comme son nom l’indique, il est italien même s’il a grandi dans le diocèse de Besançon avant de rejoindre l’Inde. Là, il fut toute sa vie curé de paroisse, très occupé par de nombreux parrainages qui lui ont permis, comme Yves Olivier, de conduire aux études un grand nombre de jeunes.

Bonheur pendant trois jours avec Mario d’échanger longuement et très profondément. De l’écouter me raconter sa vie en Inde. De parler de notre peuple, de son histoire, de ses changements récents. D’évoquer la question des conversions. D’essayer aussi d’imaginer mon avenir et la façon dont je pourrais continuer le chemin.

Dans ces conversations, évidemment, l’actualité politique se tailla un part importante. Presque inespérée cette victoire du Congrès ! Preuve de la belle maturité politique que l’Inde a acquise surtout dans ces jeunes générations et qui a délaissé les sirènes du régionalisme (qui n’aurait fait que morceler l’unité politique du pays) et les sirènes du nationalisme hindou qui n’est qu’une idéologie mensongère, violente et assassine. Oui, c’était un beau soir ! De façon différente certes, mais avec la même intensité que la victoire d’Obama le 4 novembre dernier. Et viva Sonia avec la dynastie Gandhi ! J’eus du mal à fermer les yeux cette nuit là…

Depuis que Camille m’a donné le goût d’aller visiter tous les monuments que les MEP ont construit ici et qui ont indélébilement marqué le paysage chrétien du Sud, je demandais durant ces jours à Mario de me conduire dans les lieux où les MEP avaient vécu et vers les églises qu’ils avaient édifiées. Et c’est ainsi que nous nous mîmes en chemin à travers les vallons et les pentes de Yercaud dans un paysage tout droit sorti d’un vieux livre d’image : des plantations de cafés à perte de vue à l’ombre des silver oaks. Un lieu où l’on pourrait tourner très nostalgiquement un film sur le temps des anglais et le raj et c’est vrai qu’au détour de certains virages, je m’attendais à voir surgir quelques lords avec leurs paires de bretelles et leurs sticks.

Mais ces lieux étaient cultivés non seulement par les anglais mais aussi les missionnaires français. A ma grande surprise, au terme d’une piste cahoteuse dans la forêt, nous arrivâmes à une des plantations de café que les MEP avaient établies et qu’ils ont depuis légué aux diocèses qu’ils ont évangélisés. Elles servent toujours aujourd’hui avec la même utilité qu’autrefois : apporter une ressource financière – ce qui était capital surtout pendant la deuxième guerre mondiale où les fonds venaient moins nombreux de France. Beau sens du concret de la Société !

Quelques séminaristes en vacances surgirent du bâtiment central de la plantation. Je n’avais pas besoin de fermer les yeux pour retrouver ici le passé toujours très vivant et qu’immortalise dans la véranda la galerie des photos en noir et blanc des pères managers de ce lieu.

Au retour à Yercaud, j’eus une autre surprise. A la nouvelle paroisse, construite dans les années 30 par le Père Ligeon, un savoyard, un clocher est détaché de l’église, tel un beffroi dans les villes du Nord. Le jeune prêtre tamoul m’invita sans tarder à aller le voir et pour cela il fit appel à son catéchiste.

Ce clocher contient un magnifique carillon de cloches fondues chez Paccard, une maison que tous les savoyards connaissent ! Avec beaucoup de joie, la catéchiste se mit à jouer l’Ave Maria de Lourdes. La mélodie magnifique des cloches se répandit en écho dans toute la vallée environnante.

A la fois tellement décalé ici en Inde – je me serai cru dans les Alpes ! – et à la fois tellement génial. « Il avait peut-être la nostalgie de ses montagnes », me glissa dans l’oreille Mario. Peut-être… mais surtout il apporta ce que le christianisme peut donner de plus gratuitement à tous, et pas seulement aux chrétiens : la beauté de la musique de ces cloches.

Oui, n’est-ce pas cela aussi être missionnaire ? Pas seulement construire des églises, bâtir des couvents, des écoles et des hôpitaux, former des prêtres ou que sais-je encore… mais communiquer quelque chose de cette nostalgie de la splendeur de Dieu qui a brillé sur la face du Christ et qui ne se donne bien que dans la gratuité et dans la beauté ?

Des manguiers et des épis de riz

J’eus du mal à m’extraire de Yercaud et à redescendre dans la plaine. Il y avait là-haut, en dehors de la station touristique, des paysages d’une grande beauté et sérénité, et surtout ce silence qui est rare en Inde. Il y avait aussi toute la gentillesse de Mario.

Quand celui-ci me déposa devant le bus, il me glissa à l’oreille : « Ce furent de bons jours ensemble qui m’ont changé de ma solitude ». Dernière confidence qui en dit long aussi sur la condition de missionnaire. Malgré tout l’amour pour ce peuple de notre vocation et toute l’affection que nous recevons de lui, il restera toujours cette solitude, comme une compagne des mauvais jours – cette solitude qui se fait encore plus lourde à la fin de la vie, comme m’en a si souvent parlé le Père Ceyrac.

Revenu à Salem, je me dirigeais vers la gare afin d’attraper le passenger de 13h20 pour Bangalore. Un train qui s’arrête à toutes les stations et qui remonte peu à peu vers le plateau du Deccan. « L’une des plus belles routes ferroviaires de l’Inde du Sud » comme me l’avait prévenu Lucien.

Avec un retard inexplicable de presque trois quarts d’heures, peut-être dû aux orages qui ralentirent la marche du train, j’arrivai pour la dernière étape de mon pèlerinage à la rencontre de mes confrères : Rayakottai. Après Mulli et Yercaud, je me disais en regardant ces paysages verdoyants entourés de collines rocheuses que les MEP avaient un sens très certain de l’esthétique pour leurs lieux de vie.

Sur le quai de la gare m’attendait le plus jeune d’entre eux, Henri Bonald, qui vient de passer le cap des 70 ans mais qui – comme j’eus le loisir de le vérifier au long de ces jours avec lui – est loin de les faire malgré une assez sérieuse crise cardiaque qui lui a rappelé récemment l’âge de ses artères.

Henri, une autre figure qu’il me tardait de rencontrer seul à seul et de la voir vivre chez lui. J’attendais impatiemment de pouvoir l’interroger sur nombres de questions, de pouvoir l’entendre me raconter sa vie en Inde depuis 1966. Henri, le dernier des MEP arrivé ici, il y a plus de quarante ans – cette génération qui sépare chacun de nos envois.

Un soir à Bangalore, devant les volontaires, alors qu’Henri s’était présenté si succinctement et si modestement, Lucien nous en fit avec beaucoup d’enthousiasme le portrait et surtout, nous exposa sa méthode d’implantation missionnaire. « Il arrive dans un lieu où il n’y a ni paroisse ni église. Il se loue une chambre en ville. Comme il a des chrétiens toujours disséminés au Pays Tamoul – surtout à cause des migrations professionnelles – il s’arrange pour les contacter. Puis quelques temps après, il achète un terrain, se construit une cuisine, puis un presbytère, puis une église. Ensuite, il appelle une congrégation religieuse et construit un hôpital et une école et quand tout cela est établi il confie le tout à un prêtre indien du diocèse de Dharmapuri et il s’en va dans un autre lieu où il n’y a pas de présence chrétien. Ainsi fût Palakode, Rayakottai et dans une certaine mesure Cholagiri, après sa première longue expérience dans une paroisse reculée ».

Il pleuvait quand nous arrivâmes au presbytère de Rayakottai mais j’étais vraiment heureux de poser ma valise ici, d’autant que je savais qu’Henri vivait ses dernières semaines en ce lieu. En effet, deux jours plus tard, je l’accompagnai au conseil épiscopal où allait se faire la nomination de son successeur. Au retour, ne sachant pas très bien si l’heure était à la nostalgie, je m’aventurai à lui demander « et alors maintenant ? », et lui de me répondre : « si j’arrive à avoir mon visa pour continuer, eh bien j’irai dans cet endroit du diocèse, non loin d’ici, où tout est encore à commencer. »

Henri l’éternel commençant. A 70 ans, c’est une sacrée leçon silencieuse qu’il donnait à son jeune confrère à peine arrivé en Inde.

A côté de ces interminables conversations avant et après le repas et aussi en chemin – ces échanges qui me sont d’une richesse très précieuse pour l’avenir –, je voulais voir un peu du quotidien d’Henri même si en trois jours avec lui, je ne pouvais qu’à peine effleurer sa vie.

Cela commençait pour nous deux vers 6h30 où je le retrouvais dans l’église priant longuement avant l’eucharistie. Cette messe qu’il célèbre seul chaque matin en semaine car sa petite communauté ne se réunit que le dimanche. Ce ministère si essentiel qui est le nôtre – offrir au nom de tout ce peuple avec qui nous vivons cette divine offrande, les porter tous sur la patène, nommer silencieusement chacun des visages de ceux avec qui nous vivons au jour le jour. Etre là, dans la pauvreté de l’attente.

Puis dans la journée – comme je lui avais dit que je voulais l’accompagner très simplement sans qu’il ne change pour moi son programme – nous partîmes rencontrer différentes congrégations de sœurs qu’il accompagne spirituellement et auxquelles en ces jours-là il distribuait un peu de sa récolte de mangue. En chemin encore, la conversation allait bon train sur la vie politique en Inde, l’état de l’hindouisme, la vie contemplative et les ashrams, les portraits des vieux MEP de l’Inde d’il y a plus de cinquante ans, ses premiers pas au Pays Tamoul, l’art et l’architecture des églises qu’il avait construites, l’apprentissage du tamoul qu’il maîtrise merveilleusement… Autant d’intarissables sujets d’échange dans lesquels une fraternité et une complicité de vocation se tissaient petit à petit.

Moi-même, je lui parlais de mes premiers balbutiements ici, de mes recherches et de ce qui m’habite : la théologie, la plongée dans les écritures sacrées et les courants spirituels hindous, un ministère d’enseignement qui donnerait aussi la main aux plus petits, mon désir d’aller dans des lieux vraiment missionnaires en Inde, ce sentiment si souvent prégnant d’être pris dans une bulle catholique ici… Autant de sujet sur lesquels j’étais avide d’entendre son avis et de recevoir ses conseils.

Et puis cette dernière après-midi de pur bonheur près de ses manguiers. Depuis deux jours, en effet, des femmes récoltaient le riz et la dernière étape était le battage avec une machine qui sépare les grains de l’épi. Henri voulait me montrer cela et j’étais très impatient de la voir. Plus encore, à peine arrivé, je revêtis un lungi et m’insérai dans la chaîne de travail, même si cela allait être pour deux petites heures. Sur le coup, les ouvrières furent été étonnées de voir le father monter sur les bottes mais Henri leur dit immédiatement de me laisser faire. Il me permit ainsi de vivre avec ces travailleurs un temps de pur bonheur car un temps de communion profonde avec eux. C’était au fond le résumé silencieux de tout ce que nous avions échangé durant ces trois jours si courts (qui portent la promesse d’autres rencontres plus longues) : aucune vie missionnaire, où quelle soit, ne peut faire l’économie d’un véritable enracinement dans un peuple. Vivre avec eux, devenir l’un d’eux… ces quelques mots tout simples qui racontent les humbles débuts de tous les missionnaires ici et qui sont à l’image des humbles débuts d’un autre missionnaire envoyé du sein du Père vers l’obscurité de Nazareth…

 

La nuit est tombée sur les bois d’eucalyptus et de mimosa sauvage qui entourent le Sanatorium où je suis revenu cette semaine pour travailler ma thèse de doctorat sur Jules Monchanin.

Voici que j’ai été bien long dans cette lettre pour vous parler de Camille, Lucien, Roland, Mario et Henri, sans oublier Yves qui se débat avec son cancer.

Je ne sais ce que mes confrères penseraient de toutes ces lignes qui tentent de dirent quelque chose de chacun d’entre eux qui ont justement si peu de propension à parler d’eux. Pourtant à travers tous ces mots, j’espère que vous aurez senti l’affection et l’admiration que je leur porte. Cette affection qui est comme le retour de celle qu’ils donnent à celui qui vient d’arriver alors que depuis des décennies beaucoup d’entre eux pensaient que la présence MEP en Inde allait s’éteindre.

Affection et immense confiance qu’ils me manifestent. Ils savent que tout est une page blanche et que je n’ai pas fini de chercher le chemin pour cette nouvelle présence ici. Ils savent ce que c’est qu’être lancé dans une aventure qui nous dépasse – cela a été toute leur vie et ils en connaissent et le prix à payer et la joie qui nous est promise.

Admiration pour ces hommes qui sont si simples que beaucoup pourraient passer devant eux sans se douter de l’extrême richesse intérieure que chacun d’eux porte. Une simplicité car aucun d’eux ne se paye de mot ni ne s’adonne à la foire aux apparences et au narcissisme dont les prêtres ne sont pas exempts.

Mes confrères m’édifient par leur humilité, mais plus encore par leur vive intelligence que j’ai découvert lors de tous nos échanges, et surtout par cette profondeur qu’ils laissent transparaître sans le chercher quand nous nous retrouvons autour de l’autel sacré.

Une humilité du serviteur inutile qui s’abstient même de juger le visage qu’a pris aujourd’hui l’Eglise en Inde du Sud, peut-être tellement différent de ce qu’ils avaient rêvé en donnant leur vie pour cette Eglise et ce peuple –ce peuple et cette Eglise qu’ils aiment justement avec cette confiance qui est la seule attitude féconde pour des parents à l’égard de leurs enfants. Et là encore, dans cette confiance, mes confrères m’enseignent – moi qui dans la foudre de la jeunesse voudrait tout recommencer à zéro ou secouer la poussière de mes sandales pour aller ailleurs.

 

Admiration surtout pour la fidélité à leur vocation indienne – eux qui sont là depuis un demi-siècle. J’aime d’ailleurs ouvrir ce livre d’André Sève publié au début des années 80 et voir leurs visages quand ils avaient entre quarante et cinquante ans. Plus encore, je suis frappé en lisant leurs propos dans ces interviews avec l’auteur de voir combien ils ont poursuivi sans fléchir cette route, pour chacun très personnelle, sur laquelle ils se sont engagés en Inde. Tout cela n’a pas d’autre nom que celui de fidélité !

Au terme de cette lettre, vous l’aurez compris, je suis extrêmement fier de mes confrères et leur compagnie est l’une des plus grandes grâces spirituelles que j’ai reçu ces derniers temps. A beaucoup de jeunes prêtres, je souhaite de connaître ce privilège d’être porté par des anciens, d’être édifié par eux et de recevoir ce précieux flambeau qu’il nous faudra donner un jour à notre tour.

Images de ces prédécesseurs, images de ces vocations indiennes que j’emporte avec moi durant ces deux mois où ma paroisse va être un bus ou un wagon de train. Sur leurs conseils en effet, je vais sillonner l’Inde du Sud au Nord pour prendre des contacts à droite et à gauche, pour prospecter en vue de mon établissement définitif ici dans trois ans, pour rechercher un visa, pour rencontrer différents théologiens indiens et visiter des universités, pour continuer de découvrir cette terre de démesure et poursuivre ce « voyage initiatique », cette discovery of India comme le dit Lucien.

L’avenir est encore improbable, la page est toujours blanche mais elle est portée par le témoignage de ces aînés et leur confiance. Elle est portée par l’amour toujours plus fort pour ce peuple. Pour rien au monde, je ne viendrais, aujourd’hui, à échanger cette vocation indienne qui m’a été donnée. Et pour le reste, tout est dans les mains de Dieu.

Priez aussi pour cela, voulez-vous et soyez sûr que dans toutes ces messes, célébrées souvent tout seul, je confie vos noms au Père des Cieux.

Merci pour tous vos messages qui me rejoignent en route et qui avivent le souvenir de tout ce qui nous unit.

Depuis l’Inde, je vous bénis et vous redis toute ma proximité affectueuse.

 

 

[1] L’homme blanc en tamoul

[2] Nous verrons ce que Dieu voudra.