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« Guérissez les malades » (Mt 10,8)

Par Bruno Saint Girons

Quel lien feriez-vous entre maladie et péché ? Il fut une époque où l’on pensait que le second entraînait la première comme une sorte de punition : « Qui a péché, lui ou ses parents, pour qu'il soit né aveugle ? », demande-t-on ainsi à Jésus (Jn 9,2), en écho à la théologie de la rétribution du livre du Deutéronome : « Si tu marches dans les voies de Dieu, il te bénira. Si tu t’en détournes, vous périrez certainement » (Dt 30,15-20). Une telle vision un peu simpliste fut rejetée par un certain nombre d’Hébreux, déjà lorsque le bon roi Josias se fit tuer au premier jour de la bataille, puis au temps de l’Exil à Babylone : en témoigne la fable de Job (Job 3,1-42,6) refusant toute explication à la souffrance. A cette fable, l’école deutéronomiste ajoutera introduction et conclusion pour dire qu’il s’agit en fait d’un test, et ainsi ramener la théologie de la rétribution : le juste sera récompensé ! Ça rassure !
Mais ne peut-on y voir autre chose ? Ne peut-on dire que si le péché vient d’un blocage par rapport à l'amour, la maladie vient d’un blocage par rapport à la vie? Quand l’amour ne passe plus en nous, quand la vie ne passe plus en nous...
D’où l'invitation à voir la maladie comme un possible signal que le corps nous envoie pour nous dire que quelque chose ne va pas dans la façon dont nous vivons.1 Pas une punition, donc, mais peut-être plutôt ce que les bouddhistes appellent karma: telle action ou attitude (par exemple, ressasser sans cesse le même problème) entraîne telle conséquence (acidité gastrique, l'estomac croyant avoir quelque chose de difficile à digérer et envoyant donc force acide).
Jésus, lui, ne semble désirer autre chose que plus de vie et d'amour en toute personne (cf. Mt 8,3 : « Je le veux, soit purifié ! » mais aussi la parabole des ouvriers de la dernière heure en Mt 20), et jamais ne dit-il à quiconque que c’est la volonté de Dieu qu’il soit malade ou meure ! Une belle illustration en est l’icône de Sainte Hildegarde de Bingen, qui nous parle du corps au centre « d’un monde unifié où toutes les forces convergent en vue du service de la vie que Dieu ne cesse d’y insuffler ».2
Alors, si ce n’est pas Dieu qui cause la maladie, ces manques en nous ne pourraient-ils pas venir d'un choix (péché ?), de nos limitations (faiblesse) ou de blocages inconscients qui nous apprennent patience (cf. Lc 13,6-9 sur le figuier sans fruits) et tendresse, et notamment de s’accepter dans nos limitations ?3
Notre santé, nous dit la naturopathie4, dépend donc de l’air que nous respirons, de l’eau, de la nourriture et des éventuels médicaments5 que nous avalons, de nos pensées et émotions, de notre style de vie : en particulier l’équilibre des activités yin & yang, « froides » & « chaudes », passives & actives (par exemple contemplation & travail), qui sont liées aux branches parasympathique & sympathique de notre système nerveux.6

Yoga, Qi Gong, techniques de guérison7 par l’énergie telles que « Quantum Touch »8, ou hésychasme9 ne sont-ils pas de bons et simples moyens pour s’ouvrir à cette vie, à l’Esprit, c’est-à-dire au « don de vie qui ne cesse de se communiquer au vivant réceptif à l’altérité »10 ? Denis Vasse offre une belle méditation sur ce passage du besoin d’aimer et d’être aimé (où l’on risque de rendre l’autre – et nous-même – esclave de notre besoin) au désir de l’Autre (c'est-à-dire ce qui, en l’autre, ne sera jamais moi).11
Ne s’agit-il pas tout simplement (!)12 d’accueillir et célébrer, de rendre grâce pour la Vie de chaque jour13 et de s’offrir en retour, d’une offrande fragile14 ? Dynamique que le parcours catéchétique Mess’Aje15 appelle « Evocation » et où l’on se rend présent à la visite, à l’Incarnation de Dieu dans l’histoire des hommes, dans notre histoire, invités à rendre grâce par la prière et par la vie.16 St Jean résume bien cette dynamique : « Quant à nous, aimons, puisque lui nous a aimés le premier. » (1Jn 4,19)17

Comme le dit Martin Costa, un ami sri lankais qui a dévoué sa vie pour les pauvres, « la vie est un cadeau, à partager » !
Début 2013, plusieurs personnes qui oeuvrent dans ce sens à ou autour de Singapour se sont ainsi rassemblées de manière plus ou moins informelle : Sebastian Liew18 est naturopathe, Edwina Yeow et Vadivu Govind19 font de l’accompagnement et du coaching (la première plus au niveau spirituel, notamment avec la technique du labyrinthe, et la seconde plus au niveau social), Joanna Tan20, Elizabeth Ng21 et Bryan Shen22 sont thérapeutes par l’art, la danse ou la parole, Nita Ng23 accompagne et anime des sessions corps, art et prière. Nous cheminons ensemble.
« Hélas ! hélas ! le monde est tout entier plein de mystères grandioses et de lumières formidables, que l’homme se cache avec sa petite main. »24

P. Bruno SAINT GIRONS, MEP

bruno.pilgrim[nospam]gmail.com

www.facebook.com/FatherBruno

NOTES :

1 Voir Michel Odoul, Dis-moi où tu as mal, je te dirai pourquoi. Les cris du corps sont des messages de l’âme. Eléments de psycho-énergétique, Albin Michel, Paris, 2002. Comme disait Hippocrate, « le corps fait une maladie pour se guérir ».

2 Frère Ephrem Yon, Le Corps de chair pour la vie, Parole et Silence, Paris, 2008. Un livre impressionnant !

3 Plutôt que de se perdre dans l’illusion de la toute-puissance, comme en Gn 3.

4 Voir www.lemieuxetre.ch, le site de mon frère Benoît et de sa femme Fencienne.

5 Sachant que ces derniers ont en général des effets secondaires... « Que ton aliment soit ta seule médecine ! », recommandait Hippocrate. Ne sommes-nous pas en effet appelés à respecter notre corps ? (et cela inclus les produits que l’on se met sur la peau...) Et les médecins à écouter plus que prescrire ? Dans Croire au coeur de l'épreuve (Chalet, Paris, 1994, p.19), Daniel Hubert dit ainsi que « Dans la relation médecin – patient, on est parfois en droit de se demander si la prescription du médicament n'est pas une façon déguisée de se défendre de la présence et de la parole de l'autre »...

6 Voir l’excellent petit livre du Dr David Servan-Schreiber, Guérir le stress, l'anxiété et la dépression sans médicaments ni psychanalyse, Robert Laffont, Paris, 2003, qui propose plusieurs méthodes pour nous connecter à notre cerveau émotionnel, auquel la parole n’a pas accès. Déjà, j’avais appris d’un psychologue bouddhiste qu’il peut être plus efficace d’aller manger une glace avec une personne déprimée que de la faire parler... La première méthode qu’évoque Servan-Schreiber consiste à respirer lentement et profondément, puis à laisser revenir un beau moment de la journée et le savourer dans son cœur, un peu selon le Ps 131(130) : « Mon âme est en moi comme un enfant, comme un petit enfant contre sa mère ». Méthode de méditation qui ne nous sépare pas du monde, mais nous relie mieux à lui. Comme les sacrements. Sont aussi abordées le sommeil, l’acupuncture (les déséquilibre du Qi entraînant à la fois symptômes émotionnels et physiques), l’alimentation, le sport, l’affection, la communication non violente, etc. Bref, 7 approches qui viennent heureusement compléter la médecine moderne occidentale (ou « allopathique ») dont on mesure de plus en plus certaines limites. Daniel Maurin dit ainsi que « l’énorme structure mise en place pour écraser la maladie, ne se soucie plus guère de la croissance délicate de la plante de la santé ! » (Les secrets de santé et bien-être de Ste Hildegarde de Bingen, Jouvence, 2012, p.16) Alors qu’un bon naturopathe va regarder à la fois le corps, l’esprit et l’âme : la personne humaine est une !

7 La guérison est plus à comprendre comme un processus ou cheminement dynamique (healing en anglais) qu’un état statique.

8 Où il suffit de faire augmenter le niveau d’énergie (ou sa fréquence) dans ses mains afin d’aider un corps malade à se guérir lui-même.

9 Le traditionnel « Seigneur Jésus-Christ, prend pitié de moi pécheur » que le pèlerin russe récitait en marchant, ou un plus moderne « Je me lâche, je me donne, je m’abandonne » sur l’expiration, « je me reçois, je m’ouvre à l’Amour » sur l’inspiration (selon une méthode proposée par Bernard Ugeux). Ce peut-être un verset biblique, un refrain de Taizé, toute Parole qui nous porte !

10 Frère Ephrem Yon, op. cit. Ce « don de vie » passe notamment par le prana (selon le yoga) ou le Qi (ou Chi), cette énergie qui veut passer en nous mais qui est parfois bloquée. François Jullien, au ch.8 d’Entrer dans une pensée, ou Des possibles de l'esprit, Gallimard, 2012, parle d’être assez « souple » et réceptif (vertu yin) pour laisser le yang (la « capacité initiatrice ») prendre son « essor ».

11 Dans Le temps du désir, Seuil, Paris, 1969, 1997, p.48-49. Il ajoute que « l’homme de désir est celui pour lequel l’insatisfaction du besoin, le renoncement et la mort, coïncident avec l’apparition d’autre chose que l’objet, de l’Autre. Le signe indubitable de l’expérience de Dieu, c’est la joie de l’homme qui n’éprouve même plus le besoin de se dire... en même temps qu’il est libre pour n’importe quelle tâche dans le monde. » (p.45)

12 Comme la Petite Princesse de mon amie Nita Ng ou ces petites filles du jardin botanique de Singapour. Ou la dynamique proposée par les week-ends pour couples « Vivre et Aimer ».

13 Se sachant (ou croyant) aimés de Dieu, tels que nous sommes, avec nos faiblesses. C’est sans doute là la base du pardon de soi et des autres. Voir les livres de Jean Vanier, ou ceux de Dennis Linn & Co : Good Goats. Healing our Image of God et Don’t Forgive Too Soon, Paulist Press, New York, 1994 et 1997.

14 Du nom donné par Jean-Philippe Haure à l’une de ses peintures : www.j-philippe.net/Fragile-Offering.html

15 Parcours développé en lien avec l’Institut Catholique de Lille, et où l’on est amené à découvrir les « Seuils de la foi » dans la Bible et dans nos vies. Voir www.seuilsdelafoi.org

16 Cette attitude d’ « Evocation » s’oppose à l’attitude de « Convocation » où l’homme cherche à faire la bonne prière ou action pour s’attirer la bénédiction des dieux, comme dans la théologie de la rétribution mentionnée précédemment. Comme aime à le dire le P. John Fuellenbach, que l’on soit la personne la meilleure ou la pire au monde, Dieu nous aime toujours au maximum. Et l’on ne peut rien faire pour augmenter ou diminuer cet amour, parce qu'il est toujours au maximum !

17 Le passage de la Convocation à l’Evocation, notamment dans la prière, peut être source de grande paix. Passage du besoin de maîtrise à l’abandon. Plus généralement, le travail que propose Mess’Aje (à la suite de la Bible) sur nos images de Dieu, peut-être vu comme un chemin de guérison.