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Nouvelles de Singapour – Noël 2014 - par Joseph de Dinechin

Chers Amis,
Quand j’ai un jour pensé à devenir missionnaire, j’imaginais plutôt le missionnaire barbu de Tintin et la brousse du Congo que la jungle urbaine de Singapour et ses habitants sophistiqués et policés. A vrai dire, jamais je n’aurais imaginé annoncer l’Évangile dans un tel environnement de verre et de béton. Et pourtant, depuis début septembre, me voilà prêtre-visiteur dans une paroisse de cette ville-état fascinante. Notre Seigneur est bien le Dieu des surprises, et en cette période où nous lui répétons « Viens, Seigneur Jésus », soyons attentifs, car il ne vient pas toujours comme on l’attend et fait au contraire toutes choses nouvelles... Voici une sommaire description de mon environnement.

Singapour, une passionnante société multiculturelle

Singapour est une petite île située en bas de la péninsule de Malaisie, juste au-dessus de l’Equateur et au bord du détroit de Malacca. Il y fait chaud et humide toute l’année. C’est aussi un Pays indépendant de 5 millions d’habitants qui fêtera l’an prochain ses 50 ans depuis sa sécession de la Malaisie. La densité de population est une des plus fortes au monde (7126 hab./km2). Singapour est le plus grand port à conteneurs du monde, grâce à sa position stratégique sur les routes commerciales.

La société Singapourienne est une mosaïque des principales cultures d’Asie. Il y a globalement quatre groupes raciaux à Singapour1. Les malais sont la population originelle, avant l’arrivée des anglais. Ils représentent 13,9% de la population. Les chinois sont majoritaires et sont venus par la suite pour travailler et commercer. Ils représentent 76,8% de la population et sont répartis en plusieurs sous- groupes culturels et linguistiques (Peranakan, Tchew-tchew, Cantonnais, etc). Les indiens représentent 7,9% de la population et sont originaires aussi de différentes parties de l’Inde (Malayalam du Kerala, Tamouls, Indiens musulmans...). Les eurasiens sont le dernier groupe. Ils descendent des portugais, anglais, hollandais et autres européens que l’histoire a amenés à Singapour, plus ou moins mélangés avec des chinois ou des indiens. Enfin, il y a à Singapour de nombreux travailleurs étrangers, en particuliers dans les chantiers de construction pour les hommes (indiens, sri-lankais, bangladeshis, birmans), comme aides domestiques pour les femmes (indonésiennes et philippines) et dans bien d’autres métiers (malaisiens, philippins et chinois).

Singapour a quatre langues officielles. L’anglais est la langue d’usage et la première langue de l’enseignement. Dans la vie courante, il est parfois mâtiné de quelques expressions malaises ou chinoises, ce qui en fait le « singlish » (Singapour English). Le malais est la langue des malais et des deux grands pays voisins: la Malaisie et l’Indonésie. Le tamoul est parlé par un certain nombre d’Indiens, Singapouriens ou immigrés. Le chinois mandarin a été imposé depuis que la Chine émerge, pour tenter d’unifier les chinois parlant différents dialectes. Ces trois langues sont aussi langues officielles et peuvent être choisis en première langue étrangère.

Au niveau religieux, 33 % des habitants de Singapour se déclarent bouddhistes, 18,3 % chrétiens, 14,7 % musulmans, 10,9 % taoïstes, 5,1 % hindouistes, 0,7 % ont une autre religion et 17 % n'en ont aucune. Il y a dix religions reconnues à Singapour.

Ce qui est édifiant à Singapour, c’est qu’il existe une harmonie entre ces races, langues et religions. Le gouvernement veille attentivement à cette harmonie. Par exemple, dans les immeubles du HDB (construits et gérés par le gouvernement) dans lesquels vivent la majorité des singapouriens, il y a des quotas d’occupants en fonction des races, et la répartition doit être conforme à la population totale. Il ne peut donc pas y avoir de ghettos raciaux ou religieux comme en France (où il n’y a pas de race, c’est bien connu). De même, l’école et le service militaire obligatoire (deux ans) contribuent à faire vivre et travailler les gens ensemble, et à forger le patriotisme. Le phénomène religieux est appréhendé par le gouvernement comme quelque chose de positif, et le dialogue Etat-religions est permanent et constructif.

L’Etat assume son rôle à Singapour.

Ce qui me frappe à Singapour, c’est que tout marche bien. Singapour se tient dans le top 10 mondial pour un certain nombre de choses : la corruption y est très basse, ce qui est une exception dans la région. Le système scolaire est excellent, même s’il est très compétitif. La délinquance est la plus basse du monde. Il faut dire que les délinquants sont arrêtés en deux jours et jugés en un mois2, et que le trafic de drogue est puni de mort. Les transports publics fonctionnent très bien3. Les villes sont très propres, d’abord parce que la loi punit ceux qui les salissent (le chewing-gum est prohibé, les graffiteurs punis sévèrement), ensuite parce qu’il y a une armée de balayeurs. Le programme d’urbanisme est centralisé et admirablement planifié, avec de nombreux espaces verts qui rendent l’hyper- urbanisation supportable, même pour un rural français. Singapour, grâce au système des HDB (House Development Board) est l’un des pays au monde où il y a la plus grande proportion d’habitants propriétaires de leur logement. Ces logements sont très propres et très bien entretenus (obligation légale de repeindre l’extérieur tous les cinq ans).

Singapour est un pays riche qui comporte beaucoup de très riches et très peu de très pauvres. L’Etat fait en sorte de redistribuer la prospérité dont tous les citoyens4 profitent. Il n’y a pas de chômage. Ce qui est stupéfiant, c’est de penser qu’il y a cinquante ans, c’était le tiers-monde et que Singapour doit son développement à l’organisation modèle d’un Etat pragmatique et dirigiste et au travail acharné de sa population. Pour un passionné de sciences politiques, c’est un sujet d’étude et d’émerveillement de chaque instant. La prospérité de Singapour pourrait durer encore, car dans un monde multipolaire où la Chine devient un poids lourd, le côté bilingue anglais-chinois est un atout et renforce le rôle de plate- forme d’échanges de la cité-état.

Il y a bien sur un revers de la médaille. Ici, toutes les tâches basiques sont effectuées par des travailleurs immigrés qui sont une main d’œuvre bon marché, qui n’ont pas les mêmes droits ni les mêmes salaires que les nationaux, sont ici sans leur famille et travaillent dur. Mais pour avoir le même permis de travail qu’eux, je peux attester qu’ils sont correctement protégés par la loi, bien informés de leurs droits et ont de bonnes opportunités de formation, en partie d’ailleurs grâce au travail d’associations chrétiennes, depuis trois décennies5. Et si leurs salaires sont bas pour Singapour, ils sont mirobolants pour leur pays d’origine et leurs permettent de faire vivre leur famille aux Philippines, en Inde ou en Birmanie. Les plus méritants peuvent obtenir la nationalité singapourienne ; les autres retourner dans leur pays munis de compétences nouvelles et d’un capital consistant.

L’Eglise Catholique à Singapour

Le catholicisme est la religion de 6% des singapouriens, ce qui fait plus de 300000 personnes. Les catholiques se recrutent parmi les eurasiens, les indiens, les chinois et les philippins. Les malais sont quasiment tous musulmans et c’est très compliqué pour eux de se convertir. L’Eglise catholique a été établie par les MEP dans les années 1830, et Singapour est devenu un archidiocèse détaché de la Malaisie après l’indépendance. L’Archevêque Mgr William Goh se désole que le taux de pratique dominicale soit passé sous la barre des 65% (ça reste un bon score comparé à l’Occident), et a lancé la nouvelle évangélisation pour redonner ferveur aux catholiques. Il y a une trentaine de paroisses réparties sur toute l’île. Ce sont de grosses paroisses (entre 3000 et 12000 pratiquants tous les dimanches). Il y a aussi de nombreuses écoles catholiques fréquentées par de nombreux non-catholiques, ainsi que des hôpitaux et des œuvres sociales gérés par l’Eglise, ce qui donne une large surface de contact de l’Eglise avec la société et une base solide pour l’évangélisation6. L’Eglise travaille et célèbre principalement en anglais, mais il y a aussi des messes en chinois ou en tamoul ou en autres langues (malayalam, birman, tagalog ou dialectes chinois) selon les paroisses. L’état d’esprit de ce diocèse a beaucoup de points communs avec mon diocèse d’origine, et un certain nombre de prêtres singapouriens ont comme moi étudié deux ans à Rome, ce qui a facilité mon intégration, en plus de l’excellent accueil de mes 11 confrères MEP. L’observateur occidental est impressionné par les foules qui fréquentent les églises, leur ferveur et le grand nombre de nouveaux chrétiens. « Ici, être chrétien, c’est moderne », comme m’avait dit un vieux père MEP ancien de Malaisie.

La paroisse « Church of Divine Mercy »

J’ai été accueilli dès mon arrivée dans la paroisse « Church of Divine Mercy », c’est-à-dire de la Divine Miséricorde. Il s’agit d’une paroisse nouvelle. L’église a été construite il y a quatre ans, et la communauté s’est constituée assez vite. Le territoire de la paroisse couvre le quartier de Pasir Ris et correspond à une partie de l’ancien territoire d’une paroisse voisine dont l’église était devenue trop petite. Pasir Ris est un quartier nouveau situé au nord est de Singapour, en face de la ville malaisienne de Johor, qui est de l’autre côté du détroit du même nom qui sépare Singapour de la Malaisie. Les premiers buildings datent d’une trentaine d’année, et depuis, on construit à tour de bras. Le quartier est en périphérie par rapport à Singapour, mais bien relié par le remarquable système de transports publics. Cependant, il semblerait que les loyers soient moins chers que dans d’autres quartiers, rendant le logement accessible à des familles. Du coup, la population qui fréquente notre paroisse est globalement très jeune, avec près de 1000 enfants catéchisés (sur les neuf ans que dure la catéchèse) pour 6000 pratiquants (c’est une paroisse « moyenne » !), beaucoup de familles avec enfants, et en particulier une forte présence de philippins (40% des pratiquants). Les deux prêtres singapouriens qui servent cette paroisse m’ont très gentiment accueilli. Mon curé est un ancien respectable ; c’est lui qui a construit l’église et il a de nombreuses responsabilités dans le diocèse, tandis que le vicaire est comme moi ordonné depuis l’an dernier. Avec deux messes quotidiennes et cinq ou six le dimanche, plus les confessions abondantes et la formation (leaders, différents groupes et catéchuménat), nous sommes bien occupés.

Ce qui est frappant dans une paroisse singapourienne, c’est la forte structuration des services dans l’Eglise, appelés « ministères » (ministry), comme par exemple : ministres de l’Eucharistie, les ministres de l’accueil, les lecteurs, les catéchistes, les personnes qui nettoient l’église, les différentes chorales, les jardiniers de l’église, et encore bien d’autres ministères... Bref, tout service rendu à la paroisse, tout engagement au service l’Eglise est appelé « ministère » et perçu dans le prolongement de l’engagement du baptême et de la confirmation. Dans chacun de ces ministères (qui peuvent être des groupes dépassant la centaine, répartis en équipes par messe dominicale), les gens se soutiennent dans la vie chrétienne et fraternelle, avec des retrouvailles régulières autour d’un repas partagé (tout ce qui touche aux repas est très important dans la culture locale). Les ministères ont aussi régulièrement des journées de récollection, qui se déroulent les jours fériés. C’est l’occasion de fraterniser mais aussi de se former. Il me semble que la vie communautaire est très importante dans la paroisse. Il y a par exemple une cantine sous l’église où on se retrouve autour de plats locaux après les deux premières messes du dimanche et dans les grandes occasions. Il arrive aussi que nous fassions des barbecues avec notre groupe de 25 catéchumènes et leurs sponsors sur le toit de l’église. Les camps de jeunes se déroulent sur deux jours dans les différentes salles du bâtiment, car il y a très peu de place à Singapour (on ne peut pas aller à la campagne ; il n’y en a pas). Mais c’est à chaque fois des moments très sympathiques.

Noël arrive déjà. La température qui s’est rafraîchie à 27°C à cause des pluies quasi quotidiennes me rappelle qu’en France c’est l’hiver, le temps de mettre ses souliers devant la crèche ou la cheminée. Ici, la consommation bat son plein, mais nos catholiques se préparent pieusement par des services pénitentiels ou des neuvaines (pour les philippins) à accueillir le Prince de la Paix. 2015 devrait me voir rester à Singapour jusqu’en juin, puis repartir vers l’est pour aller étudier le chinois à Taïwan. En attendant, je vous souhaite une sainte et heureuse fête de Noël et une bonne année 2015, en union de prière.


Père Joseph de Dinechin, mep MEP House
47A, La Salle Street SINGAPORE 456 947 SINGAPOUR
E-mail : jdedinechin[nospam]hotmail.fr
Site de la paroisse : www.divinemercy.sg


Notes :

1 Ici, la race et la religion ne sont pas des tabous. Elles sont inscrites sur la carte d’identité.

2 On aurait envie d’y délocaliser l’Ecole Nationale de la Magistrature (et l’ENA aussi d’ailleurs).

3 Pour limiter le nombre de voitures sur l’île déjà congestionnée, le gouvernement taxe fortement l’achat et la détention de voitures, ce qui les réserve aux très riches.

4 Ici, nationalité et citoyenneté ne sont ni des gros mots, ni des vains mots.

5 Certains de mes confrères MEP se sont investis dans cette lutte et en ont payé le prix.

6 Les catéchumènes adultes sont souvent des gens qui ont étudié en école catholique dans leur jeunesse ou des gens qui épousent des catholiques et finissant par être convaincus par leur conjoint. Ça peut être aussi des protestants touchés par Marie.