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Chen-Fu, missionnaire à Taïwan


Le père Moal, dit Chen-Fu, partage sa vie depuis 45 ans avec les Amis. Une mission d’évangélisation qui contribue à préserver la culture de cette communauté aborigène.

Tout juste sorti de la messe matinale, le père Yves Moal prend à peine le temps d’ôter sa soutane avant de sauter au volant de sa fourgonnette bringuebalante. Ensemble, ils s’élancent dans les rues de la petite ville de Yuli pour assurer l’impressionnant programme des activités sociales et religieuses du prêtre.
Le missionnaire de 73 ans, que tous surnomment affectueusement Chen-Fu (« père » en mandarin), est sur tous les fronts : des visites hebdomadaires à l’hô- pital psychiatrique au centre de recyclage des déchets où il embauche des personnes sans ressources, en passant par l’accom- pagnement de jeunes toxicomanes... Vingt fois par jour le véhicule s’ébranle, transportant humains, matériel et espoir dans toute la ville.
Et au-delà ! Pied au plancher entre les rizières – pas question d’arriver en retard pour célébrer la messe –, le petit homme se rend au centre pour handicapés men- taux de Tongli. Il y est attendu par sœur Jacob, la pétulante directrice dont il salue l’efficacité : « Il y a 43 patients et 29 employés, il faut de la poigne ! Mais elle est aborigène. Dans sa culture, les femmes sont habituées à avoir d’importantes responsabilités. »
À Taïwan, la province de Hualien est l’un des territoires où l’on trouve le plus de populations aborigènes (à ne pas confondre avec les Aborigènes d’Austra- lie, NDLR). Ces premiers habitants de l’île se sont retranchés dans les montagnes et sur la côte est, au XVIIe siècle, après les immigrations han venues de la Chine du Sud. Ils représentent aujourd’hui 2 % de la population (environ un demi-mil- lion de personnes) répartis en 14 ethnies.
Si le père Moal entretient des liens avec tous, c’est en particulier avec la commu- nauté des Amis, majoritaire dans la région, que, depuis son arrivée, il partage sa foi et... sa vie.
En 1966, ordonné prêtre des Missions étrangères de Paris, Yves Moal quitte sa Bretagne natale pour Hualien. « Quand je suis arrivé, il n’y avait pas de diocèse. Il fallait d’abord établir une fondation sur le plan missionnaire. » C’est l’époque du « miracle de Formose » : l’évangélisation a connu un essor sans précédent après la prise de pou- voir du Chinois Tchang Kaï-chek, lui-même chrétien, exilé à Taïwan en 1949. Elle se poursuit jusque dans les années 1960. « Les gens venaient d’eux-mêmes demander à être catéchisés et baptisés. Il y avait un grand vide à cette époque. Les missionnaires habi- taient dans leurs villages, apprenaient leur langue, ça les a marqués. »

Mais les prêtres ont vite été confrontés à un mur culturel. « Les courants spirituels taoïstes et bouddhistes sont très profonds et impliqués dans tous les domaines de la vie. Pour les Taïwanais non aborigènes, devenir chrétien, c’est lâcher tout son être culturel. » En revanche, près de 70 % des aborigènes, considérés à l’époque comme des « sauvages » par la société taïwanaise à cause de leur mode de vie proche de la nature et de leurs croyances animistes, sont entrés dans l’Église et restés chrétiens.

« Être missionnaire, c’est d’abord vivre avec les gens. Ici, on n’apporte pas une culture, on apporte la foi. » Yves Moal découvre une société matriarcale, tribale. L’immersion a été progressive : « Il faut au moins une vie pour pouvoir entrer dans le monde secret des gens. » En plus du man- darin et du taïwanais, acquis à son arrivée dans l’Île verte, il a donc appris la langue des Amis. Au-delà, c’est toute une culture qu’il faut décoder : « Au séminaire, on nous apprenait comment présenter la foi chré- tienne d’une façon rationnelle. Ici, c’est tombé à côté, car les gens marchent avec les émotions. Il ne sert à rien de leur faire une démonstration ! »

À Taïwan, cette inculturation passe par l’adaptation de certains rites. En témoigne, dans l’église du père Moal, la présence de la tablette des ancêtres, honorée par de l’encens et des prières au début de chaque messe. La relation aux aïeux est en effet une composante majeure de la religiosité traditionnelle dans cette culture. Longtemps jugée par Rome incompatible avec la foi chrétienne, cette pratique a été autorisée par Pie XII en 1939. « Localement, les prêtres l’ont formulée ainsi : “Nous avons reçu beau- coup de qualités au travers de toutes les générations, ces ancêtres ont le droit d’être honorés.” Plusieurs nouveaux croyants nous ont confié être rassurés de ne pas avoir à quitter ces rites. »
La fête des Moissons, événement natio- nal aborigène où le père Moal est un invité de marque, donne un exemple de la coha- bitation paisible entre foi chrétienne et tradition. « Les célébrations commencent toujours par une messe, car ils disent que sans Dieu on n’aurait pas la Terre, le Soleil... Il n’y aurait pas de moisson ! »

Mais, à Yuli, où la communauté des Amis, citadine et vieillissante, n’a plus de terres à moissonner depuis long- temps, cette fête n’existe désormais que pour la forme. Elle donne une occasion de célébrer les costumes, danses et chants traditionnels. « Ici, impossible d’imaginer un office sans danser ni chan- ter ! Cela fait partie d’eux, et c’est ainsi que s’exprime leur foi. Nous avons dû adapter les chants chrétiens », explique le père Moal. L’ancien Thomou, chef tri- bal élu parmi les Amis, glisse, alors que la fête bat son plein : «Chen-Fu, c’est plus qu’un prêtre, il est l’un des nôtres. »
Exode rural, vieillissement des popu- lations et concurrence des autres Églises : le « miracle » est loin, et l’Église catho- lique perd de plus en plus de fidèles. Le père Poinsot, qui vit depuis 55 ans dans un village proche, ne cache pas son amertume : « Les aborigènes ont une foi tribale, ils ont besoin du groupe pour faire vivre leur Église. Or avec l’éparpille- ment des jeunes générations dans les centres urbains industriels, il est très difficile de les toucher. »
« Nous subissons aussi la concurrence des groupes protestants, presbytériens, qui sont beaucoup plus nombreux, mieux organisés, avec plus de cadres, ajoute-t-il.

Les Amis comptent au moins 150 pas- teurs ou pastoresses. C’est un autre facteur déterminant car les religieuses issues des sociétés aborigènes, où les femmes ont toujours assuré le service religieux, ne savent pas trop quel rôle tenir dans l’Église catholique. »

Le père Moal sourit de la moue de son confrère de 86 ans. En optimiste inébranlable, il modère le propos : « Avec les chrétiens des autres confessions, on se retrouve très souvent pour des entraides sociales, et même sur le plan religieux. Hier soir, par exemple, nous avons discuté avec la femme du pasteur d’un problème de mariage entre un homme catholique et une femme pro- testante. Ensemble nous les aidons à trouver la paix dans leur foi respective. Sur le plan interreligieux, beaucoup de bouddhistes et de taoïstes nous aident. On n’a jamais acheté un kilo de riz pour le centre des handicapés, ce sont les temples taoïstes qui nous le donnent. »

 

Avec ladispersion des jeunes généra- tions dans les villes, où l’usage du man- darin est majoritaire (il est obligatoire à l’école), c’est aussi toute la culture autochtone qui est en péril. Le père Poinsot s’en désole : « Depuis quelque temps, j’ai un jeune vicaire d’origine amis, mais il ne parle même pas sa propre langue. C’est moi qui lui en enseigne les rudiments pour qu’il puisse communi- quer avec les plus âgés de ses fidèles ! »
Car dans cette histoire où la vie des missionnaires est si intriquée avec celle des communautés qui les accueillent, foi et culture traditionnelle sont intimement solidaires. Et les chrétiens deviennent presque malgré eux les garants de la variété des ethnies, de leur langue et de leurs traditions.

Les responsables de l’église, à Taïwan, l’ont bien compris, en nommant à Hualien le premier évêque aborigène, actif dans tout Taïwan. Il organise aujourd’hui à Yuli la fête du Sport, qui accueille 2 000 fidèles de tout le diocèse dans une atmosphère survoltée, entre kermesse et jeux olympiques. Sous un soleil de plomb qui ne semble pas les décourager, les sportifs amateurs applaudissent à tout rompre. Parmi eux, Chen-Fu porte fièrement les couleurs de son équipe. Course à pied, d’obstacles, de découpe de bois... rien n’arrêtera les participants, qu’ils soient âgés, handi- capés ou en habit religieux !

Le soir venu, les grillons sonnent jusque dans la petite église en centre-ville. Quand on lui demande comment il voit sa mis- sion, le père Moal a un visage épanoui malgré la chaleur et la fatigue : « C’est une mission d’unité. Être le lien entre les personnes, notamment entre des bienfai- teurs et des gens qui ont besoin d’aide.
Cela dépasse largement le cadre de l’Église, cela englobe toutes les personnes et toutes les activités du monde. »

Texte Christine Bouteiller, photos Florence Brochoire