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Conférence du cardinal Etchegaray

Conférence prononcée à Espelette, pays basque le 26 août 2014, sur le thème "Églises du monde en dialogue »

L’enfant d’Espelette – que je reste à mon âge – exulte de joie avec l’ « Agur Jaunak » qui nous accueille ciel et terre ensemble. Je salue spécialement ceux parmi vous chargés (c’est bien le mot) d’une fonction sociale ou religieuse. J’aime à citer la boutade de Paul Valéry : un homme seul est en mauvaise compagnie ! Nous n’imaginons pas à quel point nous sommes solidaires les uns des autres.

Un nouveau monde

Un nouveau monde prend la place de l’ancien…c’est plus qu’une rumeur ! Nous ne savons pas bien encore ce qui est train de naître, mais il est certain que les changements les plus profonds sont de l’ordre de l’esprit et non de la matière, touchant l’intimité des consciences. S’il fallait définir notre temps, je le ferais par le mot « défi ». L’essentiel s’exprime souvent dans l’incertitude, le provisoire ou même dans l’angoisse face à des mutations radicalisées. Tout homme dont la vocation est de vivre dans un mouvement ascendant, semble manquer d’appétit pour déchiffrer, affronter un futur auquel pourtant il ne peut se dérober. A vrai dire, diagnostiquant le dépérissement des idéologies ou la chute d’un horizon infini, l’homme moderne redoute de se laisser absorber par un avenir sur lequel il ne pourrait plus exercer la maîtrise inaliénable que lui a confié le Créateur depuis les origines de la Création.
 

Qui est l’homme ?

Pour nous tous, croyants ou non, jeunes et anciens, cette question est de tous les temps et de tous les continents, rendue plus aigüe lorsque les points fixes, les repères traditionnels se déplacent jusqu’à s’effacer. Aujourd’hui, pour s’en tirer, le surf s’impose plus que la nage papillon ou le crawl ! Je confie notre soirée à trois bons surfeurs de l’Evangile :
l’un, a été directeur général du Fonds Monétaire International (F.M.I.), un autre est le supérieur général des Missions Etrangères de Paris (M.E.P.) et un troisième est même jésuite. Evoquant les Eglises en dialogue avec le monde entier, ils témoignent du rôle prépondérant de grands et saints papes contemporains. Car Dieu nous gâte, nous comble avec des aiguilleurs du ciel si sensibles aux couleurs contrastées de notre terre.
 

Paul VI

Il me revient, en demi d’ouverture, d’esquisser le portrait du pape Montini, Paul VI, qui sera béatifié au mois d’octobre prochain. Conscient de ne pouvoir réduire à quelques traits une figure aussi chatoyante, je dirai simplement qu’il était comme rongé par la hantise de porter la Bonne Nouvelle du Sauveur aux peuplades les plus minoritaires et aux cultures les plus éloignées. Il a été le premier pape à prendre l’avion pour des voyages internationaux (9 à son compte). Pape moderne en ce sens qu’il a osé regarder le monde en lui-même, non plus seulement à partir de l’Eglise mais comme le monde se voit lui-même, avec ses audaces, ses risques et ses chances.
Jean Guitton a révélé que, consulté par Paul VI dès son élection, il lui avait suggéré une encyclique sur la « Vérité ». Mais ce thème ne convint pas au pape ; il préféra celui du « Dialogue » et publia le 6 août 1964 sa première encyclique « Ecclesiam Suam », peut-être la plus actuelle encore 50 ans après. Paul VI y définit l’Eglise par deux pôles : « Une Eglise qui approfondit la conscience qu’elle a d’elle-même et une Eglise qui se donne au monde dans le dialogue. »
Dans une interview au grand quotidien « Corriere della Sera », il explique :

« Beaucoup s’interrogent sur le pourquoi du dialogue, parce qu’ils n’ont pas conscience du vrai problème. Quand j’étais archevêque à Milan, j’ai vu les archives du diocèse du temps de Saint Charles Borromée. Les problèmes étaient alors : l’achat d’un confessionnal, la réparation d’une église, la présence de trois ivrognes dans une paroisse, les agissements d’une sorcière. Aujourd’hui, la situation est tout à fait autre. Il s’agit de millions de personnes qui n’ont plus la foi en Dieu. D’où la nécessité pour l’Eglise de s’ouvrir. Nous devons approcher ceux qui ne croient plus et ceux qui n’ont plus confiance en nous. »
Parmi les gestes concrets de Paul VI, je pense à sa visite au siège des Nations Unies. Un voyage éclair de 32 heures (il n’y avait pas encore de jet). On ne réalise pas ce tour de force qui lui permit de ne rester que 13 heures bien remplies à New York. J’étais dans la basilique St Pierre quand le Pape, n’accusant apparemment aucune fatigue, fut accueilli avec un tonnerre d’applaudissements par les 2 000 évêques du Concile, émerveillés de ce marathon qui aurait épuisé bon nombre d’entr’eux.
Je pense à ce paralytique du Trastevere, mon quartier romain, que le Pape prit un jour dans ses bras, en lui promettant qu’après la résurrection, il danserait avec lui devant le Seigneur. Je pense aussi à l’anneau de pacotille qu’il offrit aux Evêques, appel à une vie plus pauvre et signe de l’unité du collège épiscopal pour lequel il rétablit l’antique institution du Synode à saveur orientale. »
Sa béatification nous permettra de mieux découvrir ce mystique, ce prophète, ce pasteur dont je fus si proche. Enveloppé et comme cerné par une poussée contestataire d’impatiences ou de résistances autour de l’année 68, il a dû s’appliquer jour après jour, à tenir le cap du renouveau conciliaire et à prendre parfois des décisions exigeantes pas acceptées de tous. Sa sérénité intérieure ne transparaissait pas toujours sur son visage, mais toute son action en reflétait l’intensité. Qui connaît l’extraordinaire dialogue imprévu lors de la première rencontre de Paul VI avec le patriarche Athénagoras à Jérusalem ? Ignorant que les micros étaient déjà branchés, juste avant l’échange des discours, des paroles furent enregistrées où ils se disaient l’un à l’autre : « Que pouvons-nous faire pour avancer ensemble ? »
Voici une nouvelle heure privilégiée d’écoute commune ! Que toutes nos Eglises se rassemblent, se condensent dans l’humilité de la même question. Nous serons sûrs alors d’accueillir au moins quelques brassées de réponse venant d’En-haut, de l’Esprit, avec cette parole de Paul VI à la fin du Concile :
« Je ferme les yeux sur cette terre des hommes, douloureuse, dramatique, magnifique. »
Tout Paul VI est dans cette parole frémissante et joyeuse qui figure à la fin de son testament.

Roger Cardinal Etchegaray
Le 26 août 2014