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Homélie de Mgr Luigi Ventura, nonce apostolique en France, à l’occasion de l’inauguration de l’exposition sur « L’établissement de l’Eglise en Corée »

A l’occasion de l’inauguration de l’exposition « Corée 1831-1866, chrétiens coréens et missionnaires français, l’établissement d’une Eglise », Mgr Luigi Ventura, nonce apostolique en France, a prononcé l’homélie suivante, en la Chapelle de l’Epiphanie, le 12 octobre 2014.

Je voudrais d’abord saluer le Père Georges Colomb, Supérieur général, et vous tous chers Pères et amis des Missions Étrangères de Paris.

Je suis particulièrement heureux et honoré d’être parmi vous à l’occasion de l’inauguration de l’exposition « Chrétiens coréens et Missionnaires français, l’établissement d’une Église », organisée sous les auspices de votre Société et dont le commissaire est le P. Bernard Jacquel, que je salue et félicite chaleureusement.

Le récent voyage apostolique du Saint-Père a attiré à nouveau l’attention sur le « Pays du matin calme », malheureusement encore divisé en deux Etats antagonistes, dont l’un, très refermé sur lui-même, n’accorde aucune place aux religions, tandis que l’autre voit une rapide expansion de la foi chrétienne, soutenue par les missionnaires de différentes Églises.

Comme vous le rappelez dans les commentaires de l’exposition, l’Église en Corée présente l’originalité d’avoir été fondée par des laïcs en visite à Pékin au XVIIIe siècle, qui ont rencontré des Jésuites, successeurs de Matteo Ricci, et ont été séduits par cette nouvelle sagesse venue de l’Occident.

Le pape Léon XII, en 1828, pour répondre à la requête de ces laïcs qui demandaient des prêtres (déjà ce besoin de se rassembler autour du banquet eucharistique dont nous parlerons plus loin !), confie le territoire de la Corée aux Missions Étrangères de Paris. Jusqu’en 1886, cette mission sera éprouvée par de nombreuses persécutions et 22 missionnaires connaîtront une mort violente : c’est dire si les liens entre ce pays et votre société sont anciens et solides, fondés qu’ils sont sur une terre imprégnée par le sang des martyrs !

Une fête rassemblant 103 martyrs de ce pays, autour de la figure très aimée de saint André Kim Tae-gon et de saint Paul Chong Ha-sang a d’ailleurs été inscrite dans le martyrologe romain à la date du 20 septembre.

Lors de son récent voyage, le pape François a néanmoins nettement invité les évêques à se défier de toute tentation triomphaliste. Cependant, pour le Saint-Père, cette Église représente un laboratoire de l’évangélisation au cœur d’un continent asiatique où les présences chrétiennes demeurent très minoritaires et souvent encore fragiles. Mais cette fragilité est aussi la force de l’Évangile : « Par l’incarnation et la rédemption, le Seigneur nous arrose de son sang pour que nous grandissions et que nous parvenions à maturité », écrivait le saint martyr André dans sa dernière exhortation, tout conscient d’aller au suprême combat et suppliant chacun de se garder dans la fidélité.

L’exposition va permettre à chacun de parcourir pas à pas l’histoire exemplaire de cette Église coréenne.
Le détail d’un rouleau peint à l’époque contemporaine par Tak Hee Seong, qui figure parmi les documents illustrant l’exposition, est intitulé « le dernier repas en commun de Daveluy, Huin, Aumaître et de deux chrétiens sur la route qui les conduit au supplice » et fait le lien avec les textes proposés dans la liturgie de ce dimanche. Ces textes, en effet, nous convient au festin où nous sommes appelés et invités par le Seigneur.
« Heureux les invités au repas du Seigneur », proclame le prêtre en présentant le Corps du Christ à l’adoration de l’assemblée avant la sainte Communion. Si le Seigneur Jésus a choisi le signe d’un repas pour nous assurer de sa présence après sa résurrection, ce n’est pas un hasard.

La réalité du repas est bien présente dans l’Écriture sainte ; songeons simplement à la rencontre mystérieuse des trois visiteurs célestes qui se retrouvent à la table d’Abraham, rencontre qui aboutira pour le patriarche à l’accomplissement de la promesse. Manger ensemble est un acte de convivialité, de réconciliation, une marque d’amitié entre les hommes ; même s’il y a des exceptions tragiques, manger ensemble signifie normalement que l’on est en paix les uns avec les autres.

L’Écriture sainte, dans le texte d’Isaïe proclamé aujourd’hui, nous propose une dimension nouvelle : le banquet n’est plus seulement une affaire d’hommes, ni l’expression d’un acte religieux comme l’était le partage des chairs lors des sacrifices sanglants au Temple. C’est Dieu lui-même qui prépare le festin avec ses viandes et ses vins capiteux. Et il ne le prépare pas pour un petit nombre de privilégiés, mais pour tous les peuples ; de plus, il le prépare sur sa montagne ; celle-ci devient réellement le centre du monde pour que tous les hommes y trouvent leur place.

En écrivant cela, l’« Apocalypse d’Isaïe » fait le lien entre l’annonce du chapitre 2 du même livre « Toutes les nations afflueront sur ma montagne sainte » et celle de la troisième partie du livre : « Ma maison sera appelée maison de prière pour tous les peuples » (Is 56, 7). Avec le prophète, avec tous les hommes, nous pouvons dire « Voici notre Dieu... il nous a sauvés ! » (Is 25, 9). Comment ces paroles ne résonneraient-elles pas profondément au cœur des missionnaires ?

Et comment ne pas voir dans la présence ici de nombreux prêtres coréens et dans le dynamisme de l’Église en Corée un signe de la bénédiction envoyée du ciel par les martyrs coréens, canonisés ou anonymes ! Encore une fois, nous reprenons l’expression de Tertullien : Sanguis martyrum, semen christianorum (le sang des martyrs est semence de nombreux chrétiens).

On sait aussi l’importance des repas dans les Évangiles. « Jésus est un glouton et un buveur », lui reprochaient les bien-pensants de son époque. Tantôt, les récits de repas évoquent des rencontres concrètes de Jésus, comme les repas chez Simon ou chez Zachée ; tantôt l’image du repas est le support d’un enseignement par le biais d’une parabole. C’est le cas de ce dimanche, où se décèle une dimension supplémentaire, celle des noces du Fils du Roi. Ces noces royales nous font penser aux noces de Cana, mais les circonstances sont plus tragiques : les invités ne répondent pas à l’appel, sous les prétextes les plus divers.

Bien sûr, il faut comprendre que saint Matthieu, en filigrane, propose une interprétation de ce qui s’est passé durant le séjour de Jésus sur notre terre : ceux qui avaient été choisis et éduqués pour recevoir la Parole en plénitude, c’est-à-dire Jésus lui-même, n’ont pas su l’entendre et l’accueillir en entrant dans une véritable démarche de conversion. Devant cette incompréhension et ce refus, le roi dans lequel nous sommes invités à reconnaître le Maître de l’histoire — envoie ses serviteurs pour aller jusqu’au bout des chemins, là où rien encore n’a été défriché.

Comment ne pas penser ici à tous nos frères missionnaires, envoyés dans des terres proches ou lointaines, et souvent peu réceptives ou franchement hostiles ? Leur force et leur constance viennent du fait qu’ils se savent envoyés par celui qui veut le salut de tous.

De plus, nous ne devons pas nous donner bonne conscience en pensant que Matthieu n’envisage que le passé : sa réflexion et ses avertissements s’adressent aux croyants de toutes les époques. À nous de prendre conscience que nous sommes, bien souvent, dans le rôle de ceux qui se refusent à répondre aux invitations du Seigneur, que ce soit par indifférence, par paresse ou par une surdité soigneusement entretenue !

C’est là que la « robe nuptiale » dont parle le texte prend toute sa signification : elle symbolise le fait qu’en dépit de l’appel universel (il n’y a pas de prédestination) à rencontrer le Seigneur, une réponse personnelle est nécessaire. L’appel est sans limites, mais saint Matthieu constate avec tristesse que, dans l’Église de son temps, le nombre de ceux qui répondent en toute loyauté est restreint.

Par l’expérience missionnaire qui est la sienne, l’évangéliste prend conscience du fait qu’il ne dépend pas seulement de la volonté salvifique de Jésus que tous parviennent au salut : il faut une réponse personnelle et consciente pour accueillir la grâce que Jésus accorde sans limites et sans condition. C’est évidemment pour nous aujourd’hui un avertissement et une invitation à nous livrer sans réserve à l’appel de Dieu. C’est aussi une motivation pour rendre grâce au Seigneur pour la foi, la force et l’héroïsme des martyrs coréens.

Saint Paul peut nous aider à progresser dans cette prise de conscience. Dans l’épître aux Philippiens, écrite pourtant dans des circonstances difficiles pour l’Apôtre — il est en prison —, il nous rappelle avec force que le Christ est toujours à nos côtés pour nous aider dans la progression de notre vie chrétienne : « Je peux tout supporter avec celui qui me donne la force » (4, 13). Quelle belle profession de foi et de confiance ! D’autant plus que Paul étend à tous les croyants le bénéfice de cette confiance : « Mon Dieu subviendra magnifiquement à tous vos besoins dans le Christ Jésus » (4,19).

Demandons avec confiance, par l’intercession de nos glorieux martyrs qui l’ont illustrée avec tant de vigueur, de recevoir la force dans la participation à ce repas ou nous sommes invités par le Christ en personne.

Que la célébration de cette eucharistie nous donne la force du Christ, lui qui est venu pour le salut de tous les hommes ! AMEN !