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Homélie du week-end Mission et Jeunes du 6-7 mars, par Antoine-Marie Petit

« Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi,

et tout ce qui est à moi est à toi »

Mi 7, 14-15.18-20
Ps 102, 1-2, 3-4, 9-10, 11-12
(Lc 15, 1-3.11-32)

       Peut-être êtes-vous comme moi et peut-être avez vous l'impression de connaître sur le bout des doigts ce texte si souvent répété si souvent ressassé. Nous le connaissons si bien, et parfois jusqu'à la nausée, que nous pourrions le terminer de mémoire! Et je ne dis rien du tableau de Rembrant que l'on dispose avec une naïveté touchante à chaque célébration pénitentielle que nous préparons. Chacun d'entre nous s'est mis plus d'une fois en lieu et place du fils prodigue puis en lieu et place du fils aîné que nous sommes tous quelque part. Mais ne rangeons pas trop vite ce texte, car admettre que ce texte nous est connu, au point qu'il ne puisse plus rien nous dire, c'est admettre que nous nous plaçons du côté du fils aîné et que nous avons fait le tour des trésors de la miséricorde.

       « Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi »... Le croyons vraiment? Croyons nous que cette intimité avec Dieu nous ouvre les trésors de son coeur? Nous croyons-nous vraiment autorisés à nous servir de ces trésors, des biens qui n'appartiennent qu'à Dieu? Car il nous est demandé d’être capable du même sans-gêne que le fils prodigue qui réclame à son Père l'héritage. En fait ce texte nous invite même à considérer les biens du père comme nôtre, et non pas comme un héritage qui nous reviendrait en droit après la mort du testateur. Les deux fils sont ainsi renvoyés dos-à-dos : l'un parce qu'il considère que les biens du père ne sont siens que par testament l'autre parce qu'il considère que les biens du père ne lui appartiennent pas et qu'ils lui sont dus de par son travail. Entre pélagianisme et piétisme, nous autre chrétiens sommes invités à considérer les bienfaits obtenus par le Christ comme nôtres : c'est très précisément ce que l'on appelle la grâce capital : vu du côté du Christ elle est la grâce donnée à l'humanité sainte de mériter pour nous. Mais vue de notre point de vue, elle n'est autre chose que l'attribution au corps, aux membres du corps d'un bien qui ne lui appartient que par adoption, que par filiation.

       Les deux fils sont renvoyés dos -à-dos : l'un parce qu'il a tout comptabilisé : ces heures de labeurs dans la maison du Père le temps qu'il y a perdu, le nombre de chevreaux qui lui ont été donnés… ou qui lui ont été refusés. L'autre avait également tout comptabilisé : y compris et jusqu'à son retour, motivé davantage par la faim que par l'amour filial. A ces deux attitudes nous est opposé celle du père : qui précisément ne compte rien, ni pour l'un ni pour l'autre. La maxime du père ne peut se transformer en loi universelle ; mais c'est pourtant précisément à cette norme que nous autres chrétiens sommes appelés. Non pas bien évidemment pour la transformer en un système politique mais pour en vivre comme de la source de la moralité. Lundi dernier, nous étions invités à « être miséricordieux comme notre Père est miséricordieux »... en d'autres lieux à être parfait comme notre Père céleste est parfait... bref le modèle du chrétien, la source de son éthos n'est pas la rétribution mesquine et égalitaire qui dirige la morale du chinois de Koenigsberg, ni le laxisme piétiste qui se moque de la miséricorde mais bien l'imitation du Père, auquel nous avons accès par son Fils. L'imitation de JC demeure donc bien le modèle suprême de la loi de l'Eglise.

       Cette imitation nous est donnée dans notre baptême, dans la vie théologale qui s'y enracine et dans les sacrements. Mais n'allons pas croire que parce que la source de la morale spécifiquement chrétienne n'est pas la rétribution--- au moins au sens étroit du terme--- n'allons pas croire que cette vie chrétienne n'en n'est pas moins exigeante : « c'est une chose terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant » : Lui qui ne conçoit pas le mal, ni ne le pense, ni même ne l'envisage, ne peut nous demander à nous chrétiens que d'être parfait comme Lui-même est parfait, ne peut nous demander, à nous qui nous disons ses disciples, que d'être miséricordieux et parfait comme Lui-même est miséricordieux et parfait. Il est terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant : comme il a du être dur---quelle humilité lui a t-il fallu---pour ce fils prodigue de retomber entre les bras de son Père, de s'adapter aux bras de son Père, à la joie de son Père, pour lui qui n'arrivait qu'avec des sombres calculs. Comme il a été terrible pour l'aîné de se rendre compte que, à sa mesquinerie comptable de quelques chevreaux, le père propose tous ses biens. « tout ce qui est à moi est à toi ». En ce sens, la miséricorde est plus terrible que la justice : elle n'exige rien de moins que tout, car elle ne donne rien de moins que tout.