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Homélie pour l'envoi en Mission du Père Stanislas à Taïwan

LA ROUTE DU BON PASTEUR !
Ex 32 ,7-11.13-14
Psaume 50
1ère lettre de St Paul à Timothée
St- Luc, 15, 1-32

Cher Stanislas, chers frères et sœurs,

En participant aujourd’hui à cette célébration, nous renouvelons ce qui se passait dans l’Eglise primitive lorsqu’elle envoyait avec joie quelques-uns de ses fils chez des peuples divers, soit pour encourager leurs frères dans la foi, soit pour venir en aide à ceux qui ne connaissaient pas encore le Christ. L’envoi en mission du Père Stanislas à Taïwan rend plus intime les liens de notre communion avec cette Eglise particulière, une union qui se manifeste déjà maintenant dans la prière.
Etre envoyé en mission, comme l’est aujourd’hui notre confrère le Père Stanislas Irudayaselvam, destiné à TaÏwan est un évènement qui a été vécu en ce lieu même par presque 4500 missionnaires. Au cours de cette longue histoire des Missions Etrangères de Paris (plus de 350 ans), plus de 600 confrères ont été envoyés en Inde – ce grand et beau pays où tu es né, cher Stanislas. Toi-même, depuis ton plus jeune âge, tu as entendu de la bouche de tes parents l’histoire de ces hommes qui, de France, prirent la route de l’Orient, la route des Indes. Tu as eu aussi bien souvent l’occasion de rencontrer les confrères MEP actuellement en Inde et aussi d’être formé par eux au Séminaire Saint Pierre de Bangalore et tu m’as rappelé qu’ils ont été les instruments du Seigneur pour faire germer dans ton cœur cette vocation missionnaire qui te conduit jusqu’à cette cérémonie d’envoi en mission aujourd’hui.
Parmi toutes ces figures qui nous précèdent et qui ont œuvré à la fondation et à la croissance de l’Eglise dans le Sud de l’Inde, je voudrais évoquer particulièrement celle du Père André Jusseau dont tu m’as parlé. Il vécut sa messe de départ dans notre chapelle le 11 septembre 1927 et fut de 1951 à 1958 le dernier prêtre MEP résidant dans ta paroisse familiale à Elathagiri. Parmi toutes les réalisations de ce missionnaire, nous pouvons en retenir deux. Tout d’abord, l’école qu’il fonda et qui fut pour son diocèse de Salem puis de Dharmapuri une véritable pépinière de vocations sacerdotales et religieuses ainsi qu’un lieu de formation majeur pour ceux qui allaient œuvrer ensuite comme professeurs ou infirmières. L’autre réalisation, qui pourrait sembler à première vue anodine, est le chemin qu’il fit ouvrir pour relier Elathagiri à la grand-route, c’est à dire celle qui se dirige plus à l’Est vers Madras, ville aussi appelée Chennai. Or indéniablement, cette route s’avéra par la suite essentielle pour le développement de cette ville que le bon Père Jusseau, décédé en 1968, aurait de la peine à reconnaître aujourd’hui.

Ce détail de la route – aussi minime soit-il – se retrouve dans la très célèbre parabole du fils prodigue que nous venons d’entendre à l’instant.
En effet, que se passe-t-il dans cette histoire dont Jésus se sert pour ouvrir les yeux des pharisiens sur l’accueil qu’il réserve aux publicains et aux pécheurs ? L’histoire est presque banale, nous la voyons souvent reproduite dans notre entourage, chez nos amis de nos jours : un fils cadet s’ennuie à la maison paternelle – peut-être même étouffe-t-il d’être encore sous la coupe de son père ? Sans doute rêve-t-il de gagner lui-même sa liberté ? Il veut voir du pays, il veut faire lui-même ses propres expériences et échapper ainsi à l’emprise familiale. Aussi, il demande à son père la part d’héritage qui lui revient et il prend la route vers un « pays lointain ».
Etrange route de l’exil loin de la demeure familiale qui va avoir vite fait de se transformer en voie sans issue, en cul de sac, et tout simplement en une déroute dans laquelle il va « gaspiller sa fortune en menant une vie de désordre » (Lc 15, 13). Ce dernier terme « vie de désordre » traduit de façon un peu faible l’original grec « asôtos » dans lequel nous retrouvons le terme de sauveur, sôter. Cette vie dissolue en effet au cours de laquelle il dépense son bien est une vie sans salut, une vie sans sauveur, elle ressemble hélas à la vie de nombreuses personnes parmi nos contemporains qui se laissent prendre par la culture de la mort. C’est une vie qui semble à jamais détruite et irrécupérable, c’est une vie qui finit aux alentours d’une porcherie, de porcs qui sont bien mieux traités que ce pauvre frère puisque eux au moins ont des gousses à manger. Et c’est dans la boue où ces animaux se vautrent que le rêve de cette liberté – recherchée de façon tellement égoïste – s’est à jamais effondré devant lui.
Les crampes de son estomac affamé ainsi qu’une providentielle illumination de son cœur vont changer progressivement le cours de cette déroute. Tout à coup, le voilà qui reprend la route et qu’il fait marche arrière. Il veut revenir vers son Père même s’il est convaincu que sa vie auprès de lui ne sera plus comme avant – il ne méritera plus d’être appelé fils mais demandera à être embauché parmi les ouvriers du domaine familial.
Cette route qu’il parcourt de nouveau pour revenir est mystérieusement la même route que le cœur de son père a parcourue depuis des mois, depuis que son fils s’en est allé au loin. Oui, les entrailles de ce père ont tout parcouru avec son enfant – elles ont éprouvé, avec angoisse pour son fils, les mêmes distances interminables du chemin et l’abîme ultime dans lequel il a achevé sa route. L’indicible compassion de ce père lui a fait vivre tous les écueils et toutes les souffrances de son fils – même s’il est resté dans la solitude de la maison familiale. Et cet amour de compassion, cet amour fou l’a même déjà poussé à prendre les devants, à s’avancer sur ce chemin de ténèbres à la recherche de son fils pour que, dès qu’il l’aperçoive, « saisi de pitié », il puisse courir à ses devants et le « couvrir de baisers » sans que ce dernier ait le temps de lui faire sa confession : « Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi » (Lc 15, 20-21).

J’arrête ici l’évocation de cette parabole dont tu nous as parlé dans ton homélie, mais je voudrais vous faire remarquer qu’elle reçoit une lumière toute particulière des deux paraboles qui la précèdent : celle de la drachme perdue et surtout celle de la brebis perdue ou plutôt du bon berger qui est la clef pour comprendre ce mystère de la miséricorde de Dieu que Jésus veut révéler à ses auditeurs.
En effet, la miséricorde divine est aussi folle – sinon tellement plus – que celle de ce berger qui laisse ses 99 brebis pour partir à la recherche de sa seule brebis égarée. Une nouvelle route apparaît dans notre compréhension de ces trois fameuses paraboles.
Cette route, c’est celle qu’a empruntée le Fils unique, Jésus, lui qui était de condition divine et qui dans sa douloureuse puis glorieuse kénose s’est anéanti pour venir nous rechercher – nous tous qui étions prostrés dans les pays lointains de l’ombre et de la mort. Cette route qu’il a prise, cet abaissement qu’il choisit et dans lequel il va subir maux et tourments jusqu’à la mort de la croix, nous prouvent qu’il nous aime d’un amour fou aussi loin que nous nous soyons enfuis loin de lui. Et en souffrant ainsi la passion, en se rapprochant de toutes nos passions, il voulait attirer à lui tous les hommes.
Comme le disait notre Pape Benoît XVI en mai dernier devant le linceul de Turin, en cette descente aux enfers du Christ après sa mort en Croix « l’impensable a eu lieu : c’est-à-dire que l’Amour a pénétré « dans les enfers » et désormais dans l’obscurité extrême de la solitude humaine la plus absolue, nous pouvons écouter une voix qui nous appelle et trouver une main qui nous prend et nous conduit au dehors » . Ainsi, au plus profond de nos déroutes, là où tout semblait sans issue, le Fils Unique a ouvert une nouvelle route – celle de Pâques – dans laquelle il vient nous saisir pour nous ramener vers le Père, lui qui nous couvrira tous du « plus beau manteau » de la miséricorde et nous passera au doigt la « bague » (Lc 15, 22) de son alliance éternelle d’amour à notre égard.
De cette œuvre admirable de Dieu, Saint Paul rend témoignage dans l’épître à Timothée que nous avons entendue il y a quelques instants : « le Christ Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs ; et moi le premier, je suis pécheur, mais si le Christ Jésus m’a pardonné, c’est pour que je sois le premier en qui toute sa générosité se manifesterait ; je devrais être le premier exemple de ceux qui croiraient en lui pour la vie éternelle » (1Tm 1, 15-16).

Mon cher Stanislas, toi aussi depuis de nombreuses années, tu as quitté la maison de ton père entourée des vertes rizières d’Elathagiri. Mais tu ne l’as pas fait comme le fils cadet de la parabole. Au contraire, en te mettant à l’école du Bon Pasteur, tu as découvert le secret de la liberté que ce fils cherchait confusément. En effet, la vraie liberté, la liberté avec un grand L, nous est donnée non pas quand nous vivons égoïstement pour nous-mêmes, mais quand nous acceptons de nous dessaisir de nous-mêmes pour nous mettre, dans l’amour, au service de nos frères. Et cette liberté véritable, de façon particulière, tu l’as reçue dans le sacerdoce quand, comme à Saint Paul, Jésus Christ le Bon Pasteur t’a fait confiance en te chargeant du ministère (1Tm 1, 12). Avec lui, combien de fois as-tu emprunté son chemin et as-tu entraîné ceux qui t’étaient confiés sur ce chemin – quand tu leur donnais le pardon du Seigneur, quand tu leur enseignais la vérité de son Evangile, quand tu leur donnais son Corps et son Sang pour qu’ils reçoivent la vie éternelle. Et toi seul connais, dans le secret de ton cœur de prêtre, la façon dont bien souvent tu as dû aussi emprunter ce chemin de croix pour partir avec Jésus à la recherche de la brebis perdue.
Mais aujourd’hui, nous sommes aussi témoins qu’une autre route s’est ouverte dans ta vie – un « appel dans l’appel » comme aimait à la dire la Bienheureuse Mère Teresa de Calcutta dont nous fêterons bientôt le centenaire de la naissance. Voici qu’il te faut reprendre cette route ouverte par le Père Jusseau pour aller de ton village encore plus loin vers l’Est en passant par notre maison de Paris dans laquelle pendant trois ans tu t’es préparé à ce voyage pour la vie missionnaire, voici qu’il te faut poursuivre la route empruntée par ces 600 missionnaires venus en Inde et ceux encore plus nombreux, 1300 partis en Chine, pour aller encore et toujours plus loin annoncer l’Evangile et, à Taïwan te mettre à l’école de ce monde chinois où tu seras le digne représentant de la vitalité missionnaire de l’Eglise de l’Inde, le pont à trois arches entre TaÏwan, l’Inde et la France que ton dynamisme et ta curiosité t’ont fait parcourir en pasteur, tout particulièrement à Ambert, à Lisieux, à Lourdes, à la Rochelle et autres lieux qui, si je les citais, nous feraient faire le tour de France ! Tu sais bien pourquoi tu prends cette route. Tu connais mieux que nous ce travail que l’Esprit-Saint a accompli dans ton cœur et tu pressens ce à quoi tu es appelé : être pour tous tes frères de Taïwan et de Chine le reflet du Bon Pasteur.
Pour être fidèle à cette vocation missionnaire qui est désormais tienne, tu n’auras pas le droit de t’installer mais il faudra sans cesse aller plus loin sur la route afin de faire briller l’amour miséricordieux de Dieu devant les yeux de tous, afin d’annoncer l’Evangile à tous, afin de guérir ceux qui souffrent dans leur âme et dans leur corps, afin de refléter la joie de Pâques, afin de rétablir la communion entre Dieu et les hommes en conviant ces derniers au festin éternel dont cette eucharistie que nous venons de célébrer est déjà le signe et le gage. Au fond, cher Stanislas, tu n’as pas besoin d’autre feuille de route pour ta mission que cette figure du Bon Pasteur sur laquelle nous avons voulu méditer ce matin. Alors, en route maintenant ! Tant de brebis attendent d’être ramenées vers la terre promise, tant de cœur éprouvés par la tristesse et le non sens de la vie sans Dieu attendent inconsciemment le cœur miséricordieux de Dieu en qui s’accomplit la promesse faite à Abraham : « Je rendrai votre descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel, je donnerai à vos descendants tout ce pays que j’avais promis, et il sera pour toujours leur héritage ».
Bonne route et aux croisements des mondes, des cultures et des religions, sois le fidèle témoin du Christ, lui qui est la vérité, la vie et le chemin !
Que Marie, reine des martyrs, par l’intercession de laquelle nous allons prier, conduise de nombreux jeunes sur le chemin de la mission en Asie !