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L'audace Missionnaire

1 octobre 2012

Conférence sur "L'audace Missionnaire " donnée par le cardinal Fernando FILONI le 29/09/2012 aux M.E.P. à l'occasion de l'inauguration de l'exposition consacrée aux Missions du Toit du Monde.
Le cardinal Filoni est depuis 2011 le Préfet de la Congrégation pour l’Évangélisation des Peuples.
La vidéo de la conférence est visible en fin de page.

L’AUDACE MISSIONNAIRE


Il y a des angles de la terre où l’on ne peut pas parler d’évangélisation simple, quoique évangéliser n’est jamais une affaire simple, considérant tout ce que nous enseigne l’histoire de l’annonce de l’Evangile au cours des vingt siècles passés. Dans certains pays, pour évangéliser il faut une véritable audace missionnaire. C’est le cas du Tibet : non seulement aujourd’hui, mais depuis les premières tentatives de son évangélisation. D’où la nécessité d’y envoyer des hommes de foi au caractère trempé, animés d’un zèle apostolique ardent et enthousiastes de leur mission.

Données historiques. Les premiers missionnaires au Tibet.


L’histoire des contacts missionnaires avec le Tibet nous reporte des années en arrière, au seizième siècle, alors que les Portugais, en vertu du Padroado, exerçaient sur l’Inde le mandat missionnaire ainsi que les droits de conquêtes territoriales et commerciales. A vrai dire, en Asie, la présence de cultures anciennes et de régimes fort bien structurés politiquement et militairement, empêcha que ce mandat pût être exercé comme dans les Indes occidentales, ou bien dans les Amériques ou en Afrique. Au seizième et dix-septième siècle, les Portugais choisirent de fonder des chefs-lieux militaires et commerciaux le long des côtes, pour favoriser les relations avec les royaumes indigènes et, en même temps, pour contrôler les routes maritimes. Ceux qui, au contraire, choisirent de pénétrer plus à l’intérieur des vastes territoires, furent les missionnaires, soucieux de l’expansion du christianisme et animés du désir de découvrir des terres jusqu’alors inconnues.


François Xavier (1506-1552), en Orient, fut un précurseur ; avec lui les Jésuites étendirent leur présence missionnaire au lointain Japon, en passant par l’Inde, le Ceylan et la Malaisie. Sa grande intuition, réalisée ensuite grâce à l’apostolat des Jésuites, fut d’étudier les cultures, d’apprendre la langue et de s’adapter aux coutumes qui ne s’opposaient pas à la foi catholique ; tout cela, avec beaucoup d’enthousiasme et de passion.


Parmi les pionniers des missions jésuites en Inde, le P. Antonio de Andrade (1580-1634), portugais, missionnaire à Goa puis à Agra, mérite une mention particulière. A Agra, capitale du Grand Mogol, la Compagnie de Jésus avait établi une maison et ouvert une Eglise, d’où partirent les missionnaires pour les différents royaumes voisins, dont celui de Sirinagar, confinant avec le Tibet occidental. En 1622, les Jésuites tentèrent donc d’entrer dans le Tibet occidental, en y envoyant le P. de Andrade avec un compagnon ; tous deux atteignirent la capitale, Chaparague, et furent reçus avec beaucoup de bienveillance par le roi, qui autorisa la construction d’une maison et d’une Eglise. Dans cette mission, les Jésuites restèrent jusqu’en 1652, année durant laquelle le changement de gouvernement entraîna une persécution féroce contre les chrétiens, avec la mort en prison de tous les prêtres, sauf un, qui parvint à retourner au Grand Mogol.


Lorsque le P. de Andrade entra pour la première fois dans le Tibet occidental, la Congrégation de Propaganda Fide commençait, à Rome, ses premiers pas1 . Les Jésuites qui ne se soumirent pas à la persécution, tentèrent une nouvelle fois de retourner au Tibet, sans toutefois y parvenir à cause des guerres intestines et des difficultés existantes dans le Grand Mogol. Ce n’est qu’à partir de 1700 que, sur l’insistance des chrétiens qui avaient survécu à la première évangélisation, ils tentèrent de nouvelles expéditions, qui se soldèrent encore une fois par des échecs liés aux tribulations et maladies qui frappèrent les missionnaires.


A la même période (1703) à Rome, la Congrégation de Propaganda Fide confiait l’évangélisation du Tibet oriental aux Capucins de la Région des Marches, dont certains moururent en cours de route. Les autres, à cause de leur difficulté à apprendre la langue locale et donc à exercer le mandat qui leur avait été confié, furent contraints à faire marche arrière. La mission fut alors abandonnée en 1711.
L’année suivante (septembre 1712), le Pape Clément XI recevaient deux jeunes Jésuites en partance pour l’Inde : il s’agissait du P. Ildebrand Grassi, destiné à la mission de Mysore (Inde méridionale), et le P. Hyppolite Desideri (1684-1733), destiné au Tibet. Le P. Desideri avait alors 27 ans. Les Jésuites, en effet, avaient envisagé de rouvrir la mission pour poursuivre les efforts d’Antonio de Andrade.
Dans une publication récente, en Italien, intitulée Nel Tibet ignoto (Dans le Tibet inconnu), l’auteur Augusto Luca dit du P. Desideri qu’il fut « le premier européen à traverser la chaîne du Karakorum, à pénétrer dans le Ladakh et à parcourir le désert de glace qui forme le haut plateau du Tibet… Il apprit la langue sans l’aide de grammaires ni de dictionnaires et put écrire dans cette langue divers ouvrages présentant le christianisme et réfutant le Bouddhisme tibétain ». Il ajoute : « Comme lui, personne ne pénétra aussi bien les secrets de Mahâyâna, qu’il connut directement grâce aux ouvrages traduits en tibétain, de Nâgârjuna, de Candrakîrti, de Aryadeva et d’Asvaghosa, si bien que les plus grands sages de Lhasa de l’époque recourraient à lui pour avoir des explications sur des passages incompréhensibles »2 .

Le P. Desideri était parti pour le Tibet (1714), accompagné du P. Manoel Freyre, s.j., sans savoir qu’entretemps la mission avait été nouvellement confiée par Propaganda Fide aux Capucins. Arrivé à Lhasa, en mars 1716, le P. Desideri y demeura six ans, avant de quitter le Tibet uniquement par obéissance à la décision de Propaganda Fide, et aussi parce que les Capucins qui étaient arrivés à Lhasa quelques mois après lui, revendiquaient la mission3 . Il s’agissait du P. Horacio della Penna, Capucin, qui partit pour le Tibet le 25 avril 1712 et arriva à Lhasa avec quelques compagnons le 1er septembre 1716. En 1720, le P. della Penna devint le premier Préfet Apostolique du Tibet et fut assez apprécié par le roi Tibétain Mi Vagn. Celui-ci, dans une lettre adressée à Propaganda Fide en 1741, concédait aux religieux catholiques la possibilité de prêcher, de célébrer les sacrements et de faire des conversions4 .

Le P. Desideri quitta donc le Tibet en 1721 et mourut à Rome en 1733. D’après Joseph Toscano, s.x. dans l’introduction à la biographie mentionnée, avec le P. Desideri se développèrent les études tibétaines qui reconnurent comment « grâce à lui, le bouddhisme, spécialement mahayanique, fut compris avec profondeur et précision », et que « les interprétations de Desideri sont restées immuables »5 , malgré les apports modernes plus récents de la philologie et des traductions des textes originaux en sanskrit et en pali.
Ces années-là, les Mongols Dzungar, invités par les Tibétains, avaient chassé le sixième Dalai Lama et son puissant neveu ; mais, les violences causées par les Mongols obligèrent les Tibétains à faire appel à l’empereur chinois Kangxi, dont les troupes envahirent la capitale Lhasa en 1720, la transformant en protectorat et contrôlant sa vie politique. La mission du P. Horacio Della Penna prit fin en 1747.

Le Séminaire et les Missions Etrangères de Paris


Pendant les premières décennies du dix-septième siècle, avec la grande expansion missionnaire de l’Europe en Occident et en Orient, dans l’esprit des missionnaires une idée avait pris de plus en plus forme : il ne suffisait plus de prendre des ecclésiastiques européens et de les envoyer dans les nouveaux territoires ouverts grâce aux conquêtes coloniales ou aux expéditions commerciales. En outre, de nombreuses difficultés avaient obligé Propaganda Fide à envisager une manière plus perspicace d’évangéliser et de réaliser l’implantatio ecclesiae dans ces immenses territoires, difficiles et si différents par rapport à l’Europe et aux pays méditerranéens. C’est dans ce but, que le Pape Urbain VIII institua à Rome le Collège de Propaganda Fide, aujourd’hui Collège Urbain, pour la formation du clergé indigène.

Dans la même ligne, le P. Alexandre de Rhodes, jésuite, ̶ qui avait été missionnaire à Goa, dans le Tonkin et en Cochinchine (1591-1660) avant d’en être expulsé ̶ , à son retour à Rome, tentait de démontrer qu’il aurait été impossible de mener une œuvre missionnaire profonde et stable (1) sans un clergé stable et autochtone et (2) sans la formation d’un personnel spécialisé pour les missions. En France, ses idées furent accueillies favorablement et, sur son instance, le Saint Siège nomma les premiers Vicaires Apostoliques pour le Canada (François de Laval Montmorency) et pour l’Asie (François Pallu au Tonkin, Pierre Lambert en Cochinchine, et Ignace Cotolendi à Nankin). En 1659, ceux-ci reçurent des directives claires concernant la fondation d’un clergé autochtone, puissant, bien formé, capable de s’adapter aux coutumes locales et éloigné des affaires politiques ; de plus, ces Vicaires devaient informer Rome en cas de décisions importantes. L’idée première et primordiale du P. de Rhodes avait donc fait brèche.

La seconde idée était celle de former des missionnaires idoines pour les missions et pour cette finalité précise. En vérité dans les Ordres religieux de l’époque, la mission était une dimension comme tant d’autres, mais selon le P. De Rhodes et ses contemporains, elle aurait dû figurer comme étant la première perspective. L’idée du P. De Rhodes touchera sensiblement l’Evêque de Babylone des Latins, le Carme Jean Duval (Bernard de Sainte Thérèse) qui, après sa brève expérience missionnaire d’abord à Isfahan (Perse) puis à Bagdad (Mésopotamie), regagna Paris avec l’espoir de former des prêtres pour le diocèse dont il était le responsable; ce projet avorta, mais ses biens, dont sa maison dans l’actuelle rue de Babylone, donneront naissance au Séminaire des Missions Etrangères (1663). Le P. De Rhodes mourut en 1661 à Isfahan (Perse), tandis que l’évêque Duval mourut en France en 1669. Comme dans un dernier échange, leurs vies s’entrecroisaient. Le 10 août 1664, le Pape Alexandre VII concéda la reconnaissance officielle à la dernière-née : la Société des Missions Etrangères.

L’audace d’hier et la Mission aujourd’hui


L’ouverture de l’exposition «Missions du toit du monde» à la veille du Synode sur la Nouvelle Evangélisation et de l’Année de la Foi est une occasion particulièrement heureuse qui m’amène à être au milieu de vous aujourd’hui.

Comme Préfet de la Congrégation pour l’Evangélisation des Peuples, je ne pouvais certainement pas rester insensible à l’invitation très cordiale du P. Georges Colomb, Supérieur Général des Pères des Missions Etrangères de Paris, à qui je me sens lié par les nombreux souvenirs qui remontent à ma mission pour la Chine, comme responsable de la Mission d’Etude du Saint Siège à Hong Kong jusqu’au début de l’année 2001.
En 1977, alors que Deng Xiaoping entreprenait l’ouverture de la Chine et que l’Eglise sortait d’une longue et dramatique période de persécutions, il était nécessaire de considérer sérieusement l’état dans lequel se trouvait l’Eglise chinoise et d’étudier la manière de l’aider à retrouver son chemin au sein de l’Eglise universelle. Il y avait des espérances mais également des difficultés innombrables; les persécutions et les violences ne manquèrent pas, ni même les pressions, les intimidations de la part des autorités civiles pour fonder une église indépendante de Rome et soumise au régime communiste. On n’aurait jamais pensé que la situation allait empirer plus qu’elle ne le fut du temps de Mao Zedong. L’Eglise chinoise, avec ses confesseurs et ses martyrs, était fascinante. Elle traversait de sérieux problèmes internes, et également au niveau des relations avec l’Etat. Entre la Chine et le Saint Siège, les difficultés étaient historiques, doctrinales, culturelles, politiques ; elles étaient réciproques au niveau de la compréhension et de l’évaluation de certaines questions. Mais après des années d’étude, on eut la perception claire que l’Eglise en Chine, dans son ensemble, n’avait jamais été schismatique. A cette époque, j’utilisais une analogie pour décrire ce qui se passa historiquement dans l’Eglise chinoise. Je disais : dès le départ, l’évangélisation en Chine a été faite dans la fidélité à l’Evangile ; le Christ en était l’unique source et l’Eglise qui en était issue s’écoulait tel un fleuve dont les eaux courraient sur les accidents de terrain, c’est-à-dire de l’histoire. Puis, un tremblement de terre politique, au début des années cinquante, en bouleversa le cours. C’est pourquoi, une partie des eaux s’infiltra sous terre, tandis que l’autre partie, continua à s’écouler en surface. Il s’avéra qu’une partie de l’Eglise chinoise refusant d’accepter les compromis et le contrôle politique était entrée dans la clandestinité tandis qu’une autre partie, plus soumise, je dirai plus par calcul existentiel, fut tolérée. On se demandait: ces eaux finiront-elles un jour par se rejoindre et s’écouler ensemble, librement et ouvertement? Certes, là, dans la mer infinie du Cœur du Christ, elles auraient eu un terme commun; mais dans le cours de l’histoire ̶ et éventuellement quand ̶ aurait-il été possible que l’Eglise chinoise retrouve son unité?

Au dix-neuvième siècle, la Chine suscitait l’intérêt politico-commercial des puissances de l’époque. Le Tibet et la Chine avaient des populations et des frontières communes. Pendant plus d’un siècle le Tibet resta fermé à toute tentative d’invasion. Ce n’est qu’en 1846 que le « Toit du Monde » revint au centre de l’attention, lorsque le Saint Siège confia, le 27 mars 1846, le Vicariat Apostolique du Tibet aux Missions Etrangères de Paris, dans l’espérance que la mission aurait connu une période systématique d’évangélisation. A l’époque, la Société de la Rue du Bac ne manquait pas d’hommes audacieux voire héroïques. Quelques années plus tôt, la Société inaugurait, au prix de la vie de ses trois premiers missionnaires martyrisés à Séoul, la mission de Corée, ce pays alors considéré impénétrable comme le Tibet. Il y avait deux possibilités pour y entrer, la première par l’Inde et la deuxième par la Chine. La Société comptait parmi ses membres des Evêques sages qui s’efforçaient de canaliser l’ardeur parfois excessive de ses missionnaires plus audacieux – rappelons ici le cas du Vicaire Apostolique du Sichuan, Mgr Pérocheau, chargé d’organiser les premiers essais de fondation avec des hommes choisis pour cette entreprise, et les deux premiers Vicaires Apostoliques du Tibet, Mgr. Thomine-Desmazures et Mgr Chauveau qui, plusieurs fois, durent freiner le zèle et l’audace de leurs missionnaires. C’est sur cet équilibre fragile et délicat entre la prudence et l’ardeur, la raison et la passion, la responsabilité et l’obéissance, équilibre qu’il fallait constamment fortifier que se développa toute l’histoire de la mission du Tibet pendant environ un siècle. Entre 1848 et 1854, un missionnaire d’exception, le P. Nicolas Krick, entra deux fois avec succès dans le pays par le Sud, comme autrefois en passant par l’Inde, et traversa la partie orientale de l’Himalaya avec une persévérance et une constance incroyable. Sa première expédition prit fin avec son expulsion et la deuxième avec sa mort, assassiné ainsi que son jeune confrère, le P. Augustin Bourry, peu après leur arrivée au Tibet, sans qu’ils aient pu provoquer des conversions. Dans le sud-ouest chinois, le premier poste de la mission établi dans le territoire tibétain fut fondé par le P. Charles Renou ; tandis que près de la frontière du Sichuan et du Yunnan, les petites missions qui avaient été édifiées subissaient constamment les menaces des troupes des monastères tibétains. La vie de ces missionnaires et de leurs avant-postes, comme l’ont fait remarqué des observateurs, fut remplie d’exils, de destruction, de reconstruction, de meurtres violents et cruels durant la révolte des Marches Tibétaines de 1905.
Dans ce contexte, ces pionniers de Dieu vivaient l’audace, l’aventure, la foi, la passion, de façon absolument unique. Du point de vue éthique, nul ne peut ignorer que le martyre et le témoignage héroïque de tant de missionnaires étaient les fruits de cette mission «impossible» menée par des hommes dont l’Evangile avait ravi le cœur, l’esprit et le corps.

Comment ne pas rappeler ici, le Père Maurice Tornay, Chanoine régulier du Grand – Saint Bernard, assassiné par les Lama le 11 août 1949 à la frontière entre les Marches Tibétaines et le Tibet indépendant, béatifié par le Pape Jean-Paul II le 16 mai 1993, qui comme écrit Christian Simonnet dans son article6: «Son crime était d’avoir pénétré à l’intérieur du Tibet dans le but d’aller plaider auprès du gouvernant de Lhasa la cause des chrétiens auxquels était interdit le droit d’exister dans un pays qui était le leur… Et oui! Le Bienheureux Maurice Tornay était le onzième et le plus récent des missionnaires martyrs du Tibet. Mais, de 1854 à 1940, dix missionnaires des Missions Etrangères de Paris avaient subi le même sort dans des circonstances analogues». Peut-être, note Simonnet, «on a oublié de les béatifier», mais leur sang et leur sacrifice sont aussi précieux aux yeux de Dieu, au cœur de l’Eglise et à la vie de tous les missionnaires MEP».
Il convient ici de se souvenir de tous:

 

  • Nicolas Krick, Lorrain
  • Augustin Bourry, de Poitiers
  • Pierre Durand, Languedocien
  • Jean-Baptiste Brieux, Franc-comtois
  • Henri Mussot, Franc-comtois
  • André Soulié, Rouergat
  • Pierre Bourdonnec, Breton
  • Jules Dubernard, Corrézien
  • Théodore Monbeig, Béarnais
  • Victor Nussbaum, Alsacien

 

Après un siècle de travail missionnaire, l’avènement de la République Populaire de Chine et l’occupation par Pékin en 1950 firent du Tibet une Région chinoise autonome et tous les missionnaires furent expulsés. Leur départ fut douloureux car les missionnaires laissaient derrière eux une œuvre à peine commencée : chapelles, œuvres sociales et éducatives, sans parler des nombreux confrères qui avaient donné leur vie pour la foi et l’Eglise locale naissante. Avec les membres des Missions Etrangères de Paris, nous avons le devoir de faire mémoire des victimes de divers instituts missionnaires et de la communauté chrétienne chinoise. Encore une fois, le Tibet ferma ses portes à l’évangélisation. Cependant, la semence d’une très dure saison est encore là, présente, attendant le printemps.
Comme Préfet de la Congrégation pour l’Evangélisation des Peuples, je profite de l’occasion pour manifester ma profonde gratitude et notre considération pour l’œuvre évangélisatrice des Missions Etrangères de Paris au Tibet, mais encore dans d’autres régions de l’Asie, ce vaste continent témoin du don de la vie des missionnaires généreux: depuis l’Inde jusqu’au Japon, de la Corée jusqu’à la Malaisie, du Myanmar au Cambodge, de la Chine au Vietnam et au Laos.
L’Histoire des Missions Etrangères de Paris est très riche d’audace missionnaire, de sueur et de sang versé pour l’implantatio Ecclesiae dans ces pays.

Mais aujourd’hui pouvons-nous encore parler d’audace missionnaire ? Pouvons-nous simplement parler d’audace ? La question est importante. Interrogeons-nous et répondons : si oui, de quelle audace s’agit-il et en quoi consiste-t-elle, étant donné que les voyages se sont simplifiés, que les contacts se multiplient sur le web, les territoires ne sont plus inconnus ? Hier l’audace missionnaire impliquait le courage, la force spirituelle et physique, la disponibilité jusqu’à la mort, la connaissance et l’étude, et tout cela sans aucune facilitation.
En vérité, aujourd’hui par rapport à l’audace d’autrefois que nous situons dans la période antérieure au Concile Vatican II, le changement est énorme. Cinquante ans après cet événement historique, en effet, nous pouvons clairement affirmer que la dynamique missionnaire a bien évolué.


Les Eglises issues de l’« audace » d’autrefois étaient dirigées par un personnel et des Evêques occidentaux ; les religieux étaient majoritairement des blancs, les moyens matériels provenaient de l’Occident, les projets étaient créés par des Occidentaux avec des formes d’adaptation pratique. Aujourd’hui les Eglises en Afrique, Asie et Océanie sont assez différentes : les Evêques et les prêtres sont majoritairement indigènes, les séminaires sont riches de vocations autochtones, les institutions culturelles travaillent avec un personnel du lieu, les œuvres éducatives et sociales répondent à des administrateurs locaux, même les instituts missionnaires occidentaux, pour hommes et pour femmes, accueillent du personnel indigène pour continuer leur propre activité, pour ne pas parler des nouveaux instituts nés en terre «de mission». Parallèlement, nous assistons à une rapide diminution des missionnaires des pays de vieille chrétienté, à la crise des vocations, à l’abandon des traditions en Afrique, en Asie et en Océanie. Ce contexte me fait penser, en ce moment, à un épuisement historique de cette audace, mais en même temps à la naissance de nouvelles formes de présence missionnaire liée, par exemple, à un laïcat plus conscient de son rôle missionnaire, avec une sensibilisation au niveau des jeunes, des familles, des professionnels et pourquoi pas des personnes du troisième âge prêtes à donner quelques années de leur propre vie comme missionnaires.


Dans notre monde globalisé, nous assistons à un phénomène en croissance. Il y a cinquante ans, la trajectoire missionnaire partait du Nord vers le Sud, aujourd’hui, il n’en est plus ainsi : les médias, les communications immédiates et directes, les migrations, le tourisme ont créé de nouvelles frontières et nous invitent à nous interroger sur la mission aujourd’hui et sur le type d’audace dont il est nécessaire de parler aujourd’hui.


Je ne nie pas qu’il y a deux facteurs immuables et intrinsèques de la mission : le message et l’homme. Le message est toujours le même : Dieu a tant aimé l’homme, sa créature, qu’il l’a voulue aussi sauvée. C’est pourquoi, Il a envoyé son Fils qui a pris la condition humaine et qui s’est fait semblable à nous, en tout, excepté le péché. Et c’est précisément pour réconcilier l’homme à Dieu, que Jésus s’est offert en victime d’holocauste sur la Croix. Ce Jésus, mort mais ressuscité, a réparé la fracture entre le ciel et la terre, et il intercède auprès du Père pour l’homme, appelé ainsi au salut et rendu participant de la vie de Dieu. Le Christ est le premier Missionnaire.


Le deuxième facteur qui doit nous pousser à l’audace missionnaire c’est l’homme, quels que soient sa race et sa condition, le lieu et le temps. Et quiconque se consacre à cette évangélisation a besoin aujourd’hui d’une nouvelle audace, d’une nouvelle ardeur et d’un nouvel engagement. L’Année de la foi et le prochain Synode sur la nouvelle évangélisation nous invitent à y réfléchir encore une fois. Même pour les Missions Etrangères de Paris, il s’agit de trouver des chemins nouveaux pour que dure l’aventure du Christ dans le monde et que soit entendu, aujourd’hui comme hier, le mandat du Ressuscité: «Allez dans le monde entier, proclamez l'Evangile à toute la création» (Mc 16,15). Cinq milliards de personnes espèrent cette bonne nouvelle et des millions de baptisés attendent une nouvelle annonce de l’Evangile.


La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. D’où la nécessité encore aujourd’hui d’avoir des pêcheurs d’hommes capables d’aller au large pour jeter les filets dans les eaux du monde. Dans ces quatre siècles d’histoire, la Société des Missions Etrangères de Paris n’a pas manqué de répondre à l’invitation de Jésus de préparer et envoyer des ouvriers à la Vigne du Seigneur. Merci !

 

Cardinal Fernando FILONI

 

 

1 - Par la Bulle Inscrutabili Divinae (22 juin 1622) Grégoire XV érigeait de façon stable la Congrégation de Propaganda Fide avec le devoir spécifique de la propagation de la foi dans le monde entier.

2 - Nel Tibet ignoto (Dans le Tibet inconnu), Série Oriente, Italia Press, 2ème éd. 2009, p. 6. Le P. Desideri était né à Pistoia dans une famille aisée; alors jeune étudiant au Collège des Jésuites, l’héroïsme des missionnaires le fascina. Au Collège romain, près de l’Eglise du Jésus (Rome), il apprit énormément de l’histoire des grands missionnaires, tels que François Xavier, Robert de Nobili, Alexandre Valignano, Matteo Ricci, etc.

3 - En vérité, au Tibet oriental dont la capitale est Lhasa, les Capucins n’arrivèrent jamais (Rapport de la Mission du Thibet, fondée par les Pères de la Compagnie jusqu’en 1624, p.33, dans Arch. Historiques de Propaganda Fide). Dans le même document, les Jésuites écrivirent, avec une pointe d’humour, qu’ils avaient débarqué au Tibet 90 ans avant les Capucins : « S’il faut, après cette première et brève assistance purement matérielle des Pères Capucins qui n’y ont exercé aucune œuvre missionnaire, l’appeler fondation de mission, nous nous remettons au jugement sage de la Sacré Congrégation » (ib.).

4 - Aujourd’hui, cette lettre est exposée dans les Archives Historiques de Propaganda Fide. La distinction que fait le roi entre les marchands (chrétiens) et les missionnaires qui agissent dans un but purement spirituel, est intéressante.

5 - Id., p.11.

6 - Christian Simonnet, Chine, les martyrs du Tibet.


 

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